Annie Le Brun:  Lâchez tout

 

Also by Annie Le Brun:

 

   L 'humour noir, 1966, in Entretiens sur le surréalisme, Mouton, 1968.

 

  Sur le champ (illustre par Toyen), Editions Surréalistes, 1967.

 

  Les mots font l'amour (citations surréalistes), Eric Losfeld, 1970.

 

  Les pates et fiévreux après-midi des villes, Edition Maintenant, 1972.

 

  La traversée des Alpes (avec Fabio De Sanctis et Radovan Ivsic), Editions Maintenant, 1972.

 

  Tout prés, les nomades, Editions Maintenant, 1972.

 

  Les écureuils del'orage, Editions Maintenant, 1974.

 

  Annulaire de lune (illustre par Toyen), Editions Maintenant,1977.

 

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   Further Additions :

 

 1980: Castles of Subversion

 1990: Vagit Prop

 1996: Preface to the Unabomber’s “The Future of Industrial Society”

 

 and many others…..

 

 

Below: Editorial Comment:

 

(Within the last few years a couple of Annie Le Brun's books, The Reality Overload and A Sudden Abyss have been published in America and not before time as the latter is the best reflection on De Sade ever written. However perhaps her two most important (and controversial) works, Lachez Tout and Vagit Prop have yet to see the light of day in the English speaking part of the world most likely because they will almost certainly upset stereotypical Anglo-American feminist responses, (Annie's preferences are by way of insurrectionary anarchist women like Flora Tristan and Louise Michel enmeshed with individual Dadaists and Surrealists). Hopefully the inclusion of Lachez Tout (Abandon Everything) here on the RAP website spurs some publisher to take up the challenge. Annie Le Brun's French which is heavily influenced by Andre Breton's sometimes dense style of writing - itself legacy of wide ranging symbolist association - is difficult at the best of times, so don't get too frustrated as you will be rewarded by unmasking hidden depths. Moreover we hope people will begin to get some idea as to what her arguments are about and for those with little acquaintance of the French language resorting to the translation tool bar will also be useful. Furthermore, we have just heard, translator software is said to be on the cusp of dramatic improvement, so here's hoping.........? One further technical point: the formatting of Lachez Tout still leaves much to be desired and there are minor mistakes especially in applying all the grave and acute accents etc, which will take some time to put in. )

 

 Samia & Wise Bros : December 2010

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Chapters forLâchez tout

 

 Introduction

Les Idées et les Rides

Gynocratia Song

Jdanov change de sexe de la femme sans tète a la femme

sans jambes

 

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Introduction

 

 «... je vis dans la terreur de n'être pas incompris.

 

 Oscar WILDE.

 

« Je voudrais to parler cristal fête hurlant comme un chien dans une nuit de draps battants.

 

  Benjamin PERET.

 

 

 A seize ans, j'ai décide que ma vie ne serait pas ce qu'on voulait qu'elle fut. Cette détermination et la chance, peut-être, m'ont permis d'échapper d la plupart des malheurs inhérents a la condition féminine. Si je me réjouis que les filles manifestent de plus en plus le désir de rejeler les modèles qu'on leur proposait jusqu'ici, e n'en déplore pas moins qu'elles n'hésitent pas d se reconnaitre dans la négation formelle de ces anciens modèles quand ce n’est pas dans la simple remise au gout du jour de ceux-ci. Alors qu'on se complait aujourd'hui d répéter un peu partout qu'on ne nait pas femme mais qu'on le devient, il semble qu'on ne se soucie guère de ne pas le devenir. Au contraire, même. A l'inversedés féministes du XVIIIe et du XIXe siècle travaillant d effacer la différence illusoire qui investissait les hommes d'un pouvoir réel sur les femmes, les néo féministes des dernières années s'emploient a établir la réalité de cette différence pour se réclamer d'un pouvoir illusoire dont les femmes auraient été prives. Et ceci a tel point que la révolte devant une impossibilité d'être tend a disparaitre sous les coups de la bêtise militante, instaurant une obligation d'être. Est-il besoin de le rappeler: en matière de révolte nul n'a besoin d'ancêtres, mais aussi d'ajouter: et surtout pas de conseillères techniques pressées d'échanger les recettes de l'insoumission féminine de A a Z ?

 

 Devant l'ampleur des crimes plus ou moins légalement perpètres non seulement a l'égard des femmes mais aussi a l'égard de tous les réfractaires a la codification sociale des rôles sexuels (et parmi eux, tout particulièrement, les homosexuels), je considère cette révolte trop nécessaire pour ne pas vouloir perturber le concert des voix de ceux ou de celles qui prétendent l'abstraire de cette obscurité individuelle ou elle prend violemment corps et puise ses forces bouleversantes. J’y insiste, cette révolte est toujours une atteinte au moral de la collectivité, quelles que soient les bases qui fondent celle-ci. Alors, comment ne pas voir que chaque femme se trouve aujourd'hui virtuellement dépossédée de cette reprise individuelle quand elle ne prend pas garde que chacune de ses incartades risque d'être détournée pour servir a la construction d'une idéologie aussi contradictoire dans ses propositions que totalitaire dans ses intentions ? La voici mime plus ou moins tacitement encouragée de toutes parts a exposer les revendications de son sexe depuis que la prétendue cause des femmes exhibe une image de la révolte apprivoisée sous les filets de la normalisation négative que notre époque s'entend si bien a tendre jusque sur les terres les plus reculées de notre horizon sensible.

 

 Méprisant depuis toujours les maitres qui ont des mœurs d'esclaves comme les esclaves impatients de se glisser dans la peau des maitres, j'avoue que les affrontements habituels entre les hommes et les femmes ne m'ont guère préoccupée. Ma sympathie va plutôt a ceux qui désertent les rôles que la société avait prépares pour eux. Ils n'ont jamais la prétention de construire un monde nouveau, et c'est en cela que réside leur honnêteté fondamentale : ils ne feront jamais le bien des autres malgré eux, se contentant d'être les exceptions qui dénient la règle avec une détermination souvent capable de bouleverser l'ordre des choses.

 

 Oscar Wilde m'intéresse plus que n'importe quelle bourgeoise qui a accepte de se marier et de faire des enfants et qui, un beau jour, se sent brimée dans sa très hypothétique créativité.

 C'est ainsi.

 Je ne dresserai pas la liste de mes préférences a cet égard : ce serait inutile et accablant pour la cause des femmes.

 Que j'aie tout fait pour donner le moins déprise possible aux conséquences psychiques, sociales, intellectuelles d’un destin biologique, ne regarde que moi; mais je ne consentirai pas a ce qu'on tente de me culpabiliser au nom de toutes les femmes pour me ramener dans les limites de ce même destin. Cette promiscuité soudain inéluctable a la recherche de l'identité de chacune menace en fait les femmes au plus profond de leur liberté quand l'affirmation d'une différence générique se fait aux dépens de toutes les différences spécifiques. Considérons seulement avec calme ce que les uns et les autres avons été amènes a subir indifféremment au nom de Dieu, de la Nature, de l'Homme, de l'Histoire. Il semble pourtant que ce ne soit pas suffisant puisque tout recommence aujourd'hui sous l'étendard de la Femme. Les spécialistes en matière de coercition ne s'y trompent pas, multiplet avec un zèle subit les organismes nationaux ou internationaux consacres a la condition féminine, sans pour autant que la législation change réellement. Ils ne sauraient d’ailleurs beaucoup se fourvoyer depuis gu’Aragon, chance de la répression depuis prés d’un demi-siècle, a annonce que la femme es «  l’avenir de l’homme ». J’ai les plus grandes doutes sur cet avenir quand il peut leu arrivé de prendre les traits d’Elsa Triolet.

 

 Dans ce qui se dit ou s’écrit au nom des femmes, je vois revenir – sous prétexte de libération – tout ce grâce a quoi la femme a traditionnellement été a moindre : on se déclare contre la famille mais on exalte le triomphalisme de la maternité qui la fonde ; on s’attaque a la notion de femme-objet on travaille a la remontée promotionnelle du mystère féminin ; enfin, si les rapports entre les hommes et les femmes sont dénonces comme rapports de force, c’est pour devenir le point de départ d’une théorisation des joute conjugales les plus accablantes. Autant renouvelles raisons de me féliciter encore d’avoir quitte définitivement les cul-de-sac de la sensibilité dite féminine. De plus, rien ne saurait me faire revenir sur mon aversion naturelle pour les majorités, surtout quand celles-ci composent, principalement dans les pays occidentaux, de martyrs a mi- temps.

 

 Plus le bruit de l'époque se fait assourdissant, plus j'ai la certitude que ma vie est ailleurs, glissant le long de mon amour dont les figures ensevelissent le temps qui passe. Je te regarde. Nous allons nous rencontrer sur le pont de la transparence avant de plonger dans la nuit de nos différences. Nous nagerons, proches ou lointains, distraits ou tendus, remontant le courant de notre énigme pour nous retrouver dans l'embrassement incertain de nos ombres fuyantes. Nous ne sommes pas les seuls a nous être un jour lèves du plus profond de nos solitudes pour partir au devant de nos fantômes, sans nous soucier qu'ils soient males ou femelles. Et s'il est seulement quelques hommes a n'avoir pas grande peine a se reconnaitre darts cet aveu de Picabia : « Les femmes sort les dépositaires de ma liberté », c'est peut-être qu'il y va de la conquîtes d’un merveilleux que les femmes et les hommes ont encore a découvrir. C'est pourquoi j'objecte a être enrôlée dans l'armée des femmes en lutte du seul fait d'un hasard biologique. Mon individualisme forcené est a l'exacte mesure de tout ce qui travaille a l'interchangeabilité des êtres.

 

 

Ce livre est un appel d la désertion.

 

 

LES IDEES ET LES RIDES

 

 

 «La pensee n'a pas de sexe; ne se reproduit pas”.

 

 Andre BRETON, Paul ELUARD.

 

 

Cette fin de siecle meurt sous la pression d'idees qui n'en finissent pas de mourir. Et tout se passe comme si la vie ne s'etalait devant chacun que pour etre marquee de l'empreinte crispee de quelque idee fatiguee. Les grands animaux qui avancaient contre l'horizon reviennent las mais terribles garder des troupeaux  d'hommes. S'il y a encore quelques idees fauves, il y a surtout des idees domestiques, des idees de cirque, des idees carnassieres, des idees rampantes..., c'est-a-dire des idees vieillissantes. Leur vieillesse est feroce, desesperante de manque de rigueur et d'exces de severite. Tout recule alors au fond du puits de l'avenir. Les yeux ont la couleur des blue jeans. Les hommes consentent a ce que la balle de leurs reves rebondisse un peu moins chaque jour. Peuvent-ils meme esperer que les femmes tentent de la relancer au-dela du fleuve de leurs gestes quand le feminisme est devenu en quelques annees une idee vieillissante ?

 

  Je sais, le feminisme n'a pas deux siecles et ce pourrait etre la jeunesse puisque le temps importe peu dans le vieillissement des idees. Mais les idees ne puisent leur vigueur que dans l'air rarefie de la necessite. Necessite sombre comme les jupons de Louise Michel, irreductible comme les errances londoniennes de Flora Tristan, souveraine comme les departs de Lou Salome. Necessite qui travaille a elargir I'horizon et non a le reduire comme cherchent a le faire les feministes d'aujourd'hui, repliant le monde sur les contours de leur propre misere, fut-elle reelle ou non.

 

 Il n'y a pas de pensee specifiquement feminine, it n'y a ici ou la que des etres se sentant un jour obliges d'enfreindre les limites qu'on leur a assignees. Que ces etres soient des femmes ne change rien a l'affaire. Suffit-il que celles-ci aient toujours ete tenues a l'ecart, pour qu'elles se reconnaissent aujourd'hui dans cet ecart ? Le paysage ou nous avancons ne s'enrichit que de nos departs. Tout etant en place pour que nous restions en place, nos chances de parcours se confondent avec les ponts que nous jetons audela de nous-memes. Notre seul espoir d'en finir avec la vie telle qu'elle est caricaturalement, reside dans cette determination de forcer les perspectives jusqu'a ce que surgisse l'horizon symbolique, se deployant entre les ombres croisees des mots et des choses, de la chair et du langage mais aussi du masculin et du feminin. Voila assez longtemps que nous vivons a cote de nous-memes pour ne pas suspecter tout ce qui, en son priricipe, separe. C'est autant un probleme politique que poetique, tout entier pose dans cet apologue Zen, fort connu : Kikakou ayant dit : « Une libellule rouge - arrachez-lui les ailes - un piment », Basho y substitua : « Un piment - mettez-lui des ailes - une libellule rouge. » Et c'est pourquoi je m'inquiete de ce que, se decouvrant mutilee, la parole feminine ait du se faire mutilante.

 

 

 A Simone de Beauvoir revient le triste privilege d'avoir inaugure theoriquement cet amoindrissement du discours feminin que les liftings marxistes et psychanalytiques pratiques au tours des dernieres annees n'ont fait qu'aggraver.  Theoriquement, c'est beaucoup dire quand le Deuxieme Sexe se presente d'abord comme une broderie industrieuse sur le canevas existentialiste, avec ce que suppose de contradictions sourdes, de dechirements obscurs et d'incoherences fievreuses, un tel acte d'allegeance. La perseverance y tenant lieu d'elan et la redite de conviction, nous voila bien loin de toutes ces blanchisseuses, batteuses d'or, corsetieres, brunisseuses, piqueuses de bottines... de la Commune de Paris qui nous ont decouvert les racines de la revolte feminine au coeur meme de la vie, au moment ou celle-ci etait le plus menacee. Non que je veuille ici opposer l'action a la reflexion. Je cherche plutot a opposer l'irrepressible surgissement d'une idee aux hasardeuses speculations, plus ou moins interessees, dont elle devient peu a peu la cible et qui ne manquent jamais d'en reduire la portee. Quand on a garde en memoire la tension de ces femmes de la Commune prises dans l'invention passionnee de leur destin particulier et collectif, la fausse objectivite universitaire du Deuxieme Sexe sur la condition generale des femmes devient insupportable de n'etre qu'un artifice capable de tromper les inquietudes d'une devotion philosophique personnelle.

 

 Que l'on se rassure pourtant, je ne prendrai pas la peine de m'ennuyer a refuter ici point par point les theses d'un livre qui m'ennuie luimeme. A cette tache ingrate, je me derobe d'autant plus legerement que Le Malentendu du Deuxieme Sexe a magistralement ete analyse par Suzanne Lilar qui a su mettre en lumiere la contradiction fondamentale que Simone de Beauvoir s'efforce de dissimuler en se la dissimulant a elle meme : « tout au long de l'ouvrage, nous entendrons la revendication timide mais obstinee d'une specificite feminine, ailleurs niee et condamnee. Ainsi se trouve confirmee une impression ressentie des le debut de notre lecture : it se pourrait que le Deuxieme Sexe soit une oeuvre non pas ferme mais indecise, qui s'efforce de compenser ce manque de fermete par le caractere peremptoire des affirmations et la force obsessionnelle des repetitions ». (Le Malentendu du Deuxieme Sexe, p. 62.)

 

 Toute l'entreprise de Simone de Beauvoir se confond, en effet, avec ce travail de Penelope qui a pour but de masquer une realite qui se derobe. Faute de pouvoir ou de vouloir dechirer le voile du mensonge, on prefere tisser un autre mensonge sans pour autant abandonner l'ancienne trame mais en escomptant que l'utilisation excessive de matieres objectives donnera a l'ouvrage un aspect de nouveaute a toute epreuve. A ce ravaudage qui fait plus ou moins illusion semblerait se reduire tout l'apport de Simone de Beauvoir a la question feminine ; ce qui serait seulement derisoire si ce trafic n'aboutissait pas a installer le mensonge d'une conception militante de la difference qui consiste a ne retenir de celle-ci que ses incidences negatives. Ainsi, pour avoir commis l'erreur d'envisager la question feminine a la lumiere des theses sartriennes, dont je m'etonne d'ailleurs que personne n'ait encore releve le caractere tristement phallocratique, Simone de Beauvoir peut-elle se targuer d'etre devenue la pionniere d'une longue marche vers la mutilation sensible. Marche au cours de laquelle la separation, l'hostilite, l'agressivite finissent par retentir de fagon assourdissante comme les seuls echos de la difference. D'ou vraisemblablement l'incroyable et perdurante fortune du Deuxieme Sexe et la certitude que j'ai : le feminisme avait plus a perdre qu'a gagner du pave de papier lance par Simone de Beauvoir. Sans doute en va-t-il des idees comme des organismes vivants, detournees a servir d'autres fins que leur propre essor, elles perdent leur independance en meme temps que leur jeunesse.

 

 De ce point de vue, le Deuxieme Sexe marque une date incontestable dans l'histoire du feminisme. Ne represente-t-il pas la somme de tout ce qui est venu alourdir, freiner, parasiter l'elan premier de la revolte feminine ? Il suffit de considerer physiquement, d'autres diraient textuellement, cet ouvrage : ce n'est ni un gros, ni un grand livre. Ce n'est meme pas un livre replet ou grassouillet. C'est un livre bouffi dont les diverses enflures ne sauraient faire oublier les flottements repetitifs du propos. Certes, le bavardage intellectuel y va bon train, de la fausse erudition aux approximations les plus contestables, mais c'est pour distraire des incertitudes du parcours, quand la sensibilite toute « feminine » de certaines evocations ne suffit pas a adoucir de ses inutiles volutes la raideur du corset existentialiste servant a contenir les incoherences du projet. En fin de compte, cet embonpoint de consistance vaguement scientifique, grace auquel le Deuxieme Sexe a reussi a s'imposer et a en imposer, ne serait-il pas symptomatique de l'avachissement de la revolte feministe en recrimination ininterrompue ? Alors, je m'expliquerais le silence fait sur le remarquable travail critique de Suzanne Lilar puisque la hauteur de son point de vue ne peut avoir pour effet que de retirer a Simone de Beauvoir et a ses innombrables suiveuses leur bouillie militante de la bouche. De quelle femellitude se prevaloir, en effet, devant cette remarque de principe : « Seule la these qui emancipe le Feminin de la femme pour en a l'autre sexe est compatible avec le maniement correct du concept d’alterite” » (Le Malentendu du Deuxieme Sexe, p.104?)

 

 Si les femmes en lutte ne donnaient pas comme un seul homme dans la manie nominaliste de l'epoque, c'en serait assez pour ne plus accrediter le bluff du Deuxieme Sex  ou l'ambiguite travaillee au petit point rehausse le flou d'un dessin qui peut aussi bien convenir aux feministes pures et dures qu'aux collaboratrices de sexe. Seulement, des lors que les unes et les est un autres sont pressees de se trouver une identite a peu de frais, on ne saurait s'etonner qu'elles ne pretent guere attention aux innombrables vices de fabrication de ce qui leur est propose. Qu'auraient-elles en effet a redire a la bruyante negation d'une feminite que l'auteur du Deuxieme Sexe cherche a affirmer obscurement et revendique meme soudain en declarant ces derniers temps  « On ne me trahit jamais quand on me tire vers... le feminisme absolu, si vous voulez »? Que pourraient-elles opposer a la pretention de substituer a l'image de l'alterite caricaturale que l'homme aurait fait de la femme, une improbable figure feminine du Meme, pourtant quelque peu handicapee par la nature ? Et handicap est un faible mot quand on se souvient du grand-guignolesque chapitre sur les menstruations ou l'evocation de ces tempetes dans un vagin pourrait illustrer les pires lieux commons de la misogynie traditionnelle sur la hierarchic des sexes. Peu importe alors que Simone de Beauvoir se laisse aujourd'hui culpabiliser par quelques feministes musclees d'avoir etc une femme-alibi », quand celles-ci ne songent a mettre en doute ni les premisses ni les conclusions du Deuxieme Sexe. Le voudraient-elles d'ailleurs qu'elles ne le pourraient pas, a partir du moment ou elles ont choisi de se reconnaitre dans la circularite obsessionnelle et revendicatrice de cet ouvrage dont les chapitres se suivent et se ressemblent pour confirmer imperturbablement cequi a etc pose comme point de depart. A ceci pres toutefois, qu'en affirmant peremptoirement que la sexualite n'est que l'experience culturelle de la non-reciprocite et que la femme, de ce fait, « produit elabore par la civilisation », Simone de Beauvoir, pourtant desireuse d'effacer la difference entre les sexes, en arrive a representer un monde scinde en deux categories irrecon Il s'ensuit  que, pour etre authentiquement, la femme devrait cesser d'etre femme, et que la liberte des rapports humains serait donc au prix d'une desexualisation generalisee. Je n'invente rien puisque, a en croire l'auteur du Deuxieme Sexe, « deux etres humains qui se rejoignent dans le mouvement meme de leur transcendance, a travers le monde et leurs entreprises communes, n'ont plus besoin de s'unir charnellement ; et meme, du fait que cette union a perdu sa signification, ils y repugnent » (t. II, p. 226). Le caractere general de la formulation nous permet d'ailleurs de supposer que cette constatation vaudrait aussi bien pour les rapports heterosexuels qu'homosexuels. Qu'on en prenne acte. Une telle decision d'amputer la vie de ce qui la fonde, autant attribuable a un puritanisme philosophique qu'a un puritanisme personnel, ne rendrait compte que des aberrations particulieres de Simone de Beauvoir et de l'extreme faiblesse de ses propositions, si les feministes, qui sont pees avec le Deuxieme Sexe, ne semblaient y avoir trouve leur raison d'etre.

 

 

 

 

 

 Je ne veux pas dire que celles-ci se reconnaissent toutes dans les thesis du Deuxieme Sexe, loin s’en faut, mais que leur reflexion se fige dans une meme demarche simpliste, retrecissant desesperanent le champ de vision a un va-et-vient entre le malheur et la grandeur de la femme, faute de pouvoir ou de vouloir, envisage que le feminen n’est pas plus l’exclusive des femmes que le masculin ne l’est des hommes. Les appels des feministes actuelles a la liberation sexuelle, sans doute plus affichee que vecue, et pour cause, ne sauraient nous abuser sur les consequences de cette separation des genres initialement posee. Affirmee, revendiquee, exaltee sur tour les tons jusqu'a l'ecoeurement, elle devient le fondement d'une dangereuse entreprise de desexualisation ou mieux de neutralisation en ce qu'elle atteint, aussi et surtout, le fonctionnement de la pensee en son centre, privant inevitablement celle-ci des ressources de l'analogie. Qu'attendre, en effet, de l'inepuisable jeu de « l'un dans l'autre » et des voyages infinis qu'il annonce, quand l'idee meme de l'Autre est caricaturalement investie de tout le negatif ? D'entre tous les ravages de l'ideologie feministe, celui-ci n'est pas des moindres, j'y reviendrai pour infirmer la specificite d'une sensibilite feminine. Mais deja, compte tenu des limites qu'il s'est fixe, on ne saurait s'etonner que le discours feministe se trouve reduit a singer, au feminin, la monstruosite unidimensionnelle, non du discours masculin qu'il pretend denoncer, mais du totalitarisme a l'etat pur. Sa rigidite toute d'artifices couvrira les memes incoherences, autorisera le meme misere sensible que les hommes et les femmes de cette fin du xxe  siecle, devant les catastrophes successives de leurs espoirs trompes, disent pourtant ne plus vouloir cautionner.

 

 Quoi qu’on veuille nous en faire croire, l’horizon de la revolte feminine se restreint de ce qu’elle exclut. Et dans cet appauvrissement du regard, l’affirmation du fameux droit a la difference ne contribue plus qu’a instaurer une dictature de Meme.

 

  Le plus delirantes, et certainment les plushonnetes, des feministes americanes n’ont d’ailleurs pas tarde a se revolter contra cette pression ideologique des qu’elles ont été amenees a la ressentir comme une nouvelle impossibilite de vivre : bien avant que Kate Millet ait confusement exprime ses doutes dans En vol sans jamais toutefois avoir I'audace de chercher la nature du poison, des 1971 Ti-Grace Atkinson, accusee par les autres feministes de trahir leur cause en attribuant une importance a l'assassinat politique de l'ancien maffioso Jo Colombo, a cru bon de faire une declaration dont les neophytes europeennes tireraient profit de se souvenir : « Et moi, la Super-Feministe, L'Extremiste, celle qui hait-les-hommes, je me suis separee de vous a cause de l'image d'un criminel de la classe ouvriere, du cadavre d'un homme sans instruction, un immigrant de la seconde generation. J'ai accepte l'evidence irrefutable de son esprit Revolutionnaire, malgre son appartenance au sexe masculin. Et a l'avenir j'accepterai cet esprit chaque fois que je le rencontrerai. Si besoin est, je resterai seule. Oui, mes " soeurs ", si c'est necessaire, je lutterai meme contre vous. (...) MAINTENANT, mes " soeurs ", vous aurez mon jugement de valeur sur la Violence et sur le Mouvement des Femmes. Exercer la violence sur de la violence deja faite, et au nom de la " Justice " est honteux et repugnant. Oui, mes jolies " soeurs revolutionnaires ", vous etes de loin pire que des "criminelles ". Vous etes des imposteurs humains !  »  (Odyssee d'une Amazone, pp. 242-243.) Ce n'est pas moi qui jugerai du bien-fonde de l'interet de Ti-Grace Atkinson pour Jo Colombo. Mais eut-elle ete amoureuse de lui, le  Mouvement des Femmes s'occupant de la violence n'avait pas a denier la violence commise sur cet homme, sous pretexte que c'etait un homme.

 

 Les ideologies se chargent de nous enseigner qu'il y a un bon mal et un mauvais mal et le neofeminisme semble faire preuve d'un zele remarquable dans cette branche de la pedagogie. Les Editions des Femmes nous en fournissent d'ailleurs un delicieux exemple dans leur presentation du livre de T.G. Atkinson : on comprend mieux que le texte compromettant de 1971 y figure quand on prend bien soin de nous preciser que  « son dernier texte, en 1972, marque son desir de continuer la lutte apres avoir reconnu son erreur et les impasses de la violence verbale » (c'est moi qui souligne ; Catalogue 74-75-76). Neanmoins, jamais on ne me fera croire qu'il y va dans ces exclusives de la phase necessaire d'un processus liberateur : beaucoup plus directement menaces que les femmes, atrocement reprimes, odieusement ridiculises depuis des siecles, jamais les homosexuels, reclamant parfois avec une rare violence le droit d'etre ce qu'ils sont, n’ont eu de telles pretentions totalitaires. Force m'est alors de constater que sous ses coquetteries revoltees ou ses parures masochistes, le neo-feminisme vit sur la meme pourriture que tous les racismes.

 Pour ceux qui croiraient devoir s'insurger ici contre mon outrance, je propose un intermede aussi feminin que feministe puisque ce dialogue a vagins rompus est assure par Les Parleuses de service, en l'occurrence Marguerite Duras et Xaviere Gauthier. Je souhaiterais seulement qu'on ne perde pas un mot de ce petit chefd'ceuvre de terrorisme et de jesuitisme conjugues, surgissant tout naturellement d'entre les pots de confiture que Marguerite Duras et Xaviere Gauthier representer, tels qu'en elle-meme, a thier se font gloire d'avoir confectionnes, sans doute pour se reposer des hauteurs ou les a a entrianees leur babillage entre femmes :

 

 « M. D.- Il y a un para chez tout homme. Certains osent parler de la nostalgie des guerres, mais je vois que c'est une nostalgie tres inavouee, hein ? Il y a le para de la famille, il y a le para de la femme, para d'enfant, parapapa [rires], mais deja en place pour les accueillir. ils le sont tous, je crois que tout homme est beaucoup plus pres d'un general, d'un militaire que de la moindre femme.

 « X. G. - C'est bien ce que vous dites. Ca me plait beaucoup parce que c'est tellement ca.

 « M.D.- C'est la classe phallique, c'est un phenomena de classe. Faut bien le dire.

 « X. G. - Oui.

 « M. D. - Je ne les accuse pas en ce moment.

 « X. G.-  Non, c'est une analyse. Je crois qu'il n'y a pas besoin, non plus, d'avoir une agressivite.

 « M.D. - Faut attendre que ca se passe, c'est-a-dire faut attendre que des generations entiries d’hommes disparaissent. « (Les Parleuses pp. 34 et 34.)

 Sans s'arreter au caractere spectaculairement detergent et meme decapant de ces « produits d'entretien », on retiendra seulement que la subtilite psychologique habituellement reconnue par la critique a Marguerite Duras, semble pour le moins faire cruellement defaut a la solution comme une fausse note entre le Moderato Cantabile que l'on sait et cette ardeur d'enzyme gloutonne ? On regrettera aussi que son genie inventif ait perdu la une bonne occasion de nous representer, tells qu’en elle-meme a l’en croire, doivent exister Novalis en battle-dress, Mozart degoupillant sa grenade et peut-etre meme Jarry, delaissant La passion consideree comme une course de cote, pour effectuer, sans bavure, le parcours du combattant. Mais je n'attendrai pas cette nouvelle version des Gaieties de l'escadron pour attirer l'attention sur la desolation du décor déjà en place pour pour les accueiller.

 

 

 Que l'on nie en effet la difference, alors que l'alterite reste difficilement surmontable, comme en temoignent les innombrables contradictions de Simone de Beauvoir sur la question feminine ; ou encore que l'on exalte la difference pour tendre a faire de l'alterite le mal absolu comme le veulent les feministes d'aujourd'hui, voila qui revele la meme incapacite d'etre devant l'Autre, la meme peur panique a affronter un monde sensible, se faisant et se defaisant au gre de l'attraction passionnee entre les contraires. On voudrait rever qu'une feministe tranche un jour sur le probleme de la difference avec la meme assurance tranquille que Benjamin Peret : « Nous sommes passes par cette avenue plantee de seins bleus ou le jour ne se differencie de la nuit que par une virgule et la sardine du hanneton que par un poil a gratter. »

 

 Pourtant, cette avenue plantee de seins bleus va disparaitre de n'etre plus caressee par les virgules de la nuit pour peu que je me sente obligee, a considerer la misere neo-feministe, de faire timidement remarquer que la similitude biologique ne resout pas le probleme de I'alterite. Au contraire, elle le complique, elle le rend plus subtil pour le resoudre parfois dans une superbe insolence metaphysique mais toujours au-dessus de l'abime des differences. J'ai peut-etre un gout trop profond du luxe jusque dans les relations humaines pour ne pas supposer que la delicieuse Diane de Poitiers au bain, touchant le sein de sa compagne, prend plaisir a effleurer l'ultime pointe de l'alterite, et non a se saisir d'une ressemblance formelle. J'ai peut-etre une imagination trop avide pour me contenter de ce que les femmes parlent aujourd'hui de leur corps avec une originalite qui n'a rien a envier a celle de n'importe quel depliant touristique : c'est bon, c'est chaud, c'est cyclique, c'est rond, c'est cosmique, c'est en feu, c'est humide, c'est gonfle... Et c'est tout cela et ce n'est desesperement que cela, parce que non seulement le sexe oppose est devenu le repoussoir occulte de ce matriotisme delirant, mais parce que, de ce fait, toute possibilite de contrepoint se trouve implicitement exclue du cercle visqueux de cette « Parole de Femme », puisqu'il faut bien la nommer ainsi. Je ne me laisse pas emporter par la polemique. Gisele Halimi (La cause des femmes, p. 56) n'a-t-elle pas cru bon d'epingler, apres Simone de Beauvoir et Xaviere Gauthier, le phallocratisme d'Andre Breton qui a ose ecire : « Ma femme aux epaules de champagne » ? Pour les quelques paysans du Danube, dont j'ai ete, qui n'auraient pas vu ou etait le crime, c'est la la preuve que tout homme, fut-il poete, et surtout s'il est poete, cherche a reduire la femme en objet.

 

 Devant ces recriminations aussi stupides qu'empoisonnees, j'en viens a esperer le temps ou les hommes, a juste titre, reprocheront aux femmes de n'avoir pas su considerer le corps masculin a la demesure de l'amour, c'est-a-dire de les avoir prives de ce regard voluptueux qui n'amoindrit jamais son objet mais en fait le centre eperdu de la vie quand la pensee glisse le long de la sensation. A une epoque ou le principe de rendement est parvenu a s'insinuer jusque dans le domaine erotique, au point que la jouissance est privilegiee aux depens de la volupte, je suppose que ni les femmes, ni les hommes ne mesurent encore ce qui leur echappe, les unes dans ce refus ulcere d'etre aimees jusqu'a ce que la neutralite des choses soit conjuree par leur grace, les autres dans cette privation qui englue leurs gestes du prosaisme le plus mensonger. A mes yeux cependant, quand les neo-feministes s'en prennent avec une acrimonie pudibonde a ce lien d'intelligence, aux sens les plus divers du terme, entre les etres et les choses, et ce a propos de l'evocation feminine, it devient evident que nous sommes en train de tout perdre - ces jambes longues comme le coucher du soleil, l'eventail candide de tes reins, les echafaudages allusifs de la nuit - au profit d'un fonctionnalisme qui, avant d'etre pur et dur, n'est encore que mou et insipide. Par exemple, comment pardonner au monstre Baudelaire d'avoir avili la femme en disant :

 

 

Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moiré

Ta gorge triomphante est une belle armoire

 

 

lui qui ne savait pas que « LA BEAUTE et I'EFFICACITE doivent censer d'etre antagoniques »  comme nous l'apprend une certaine Catherine dans un“article en femmage a une lesbienne barbue rencontree a la Lesbian Food Conspiracy de New York” (Les femmes s'entetent, pp. 456 et 459) ? Pour ce qui est de la barbe, je ne doute pas de sa beaute ; son efficacite, pourtant, ne me parait pas tres evidente.

 

 Avoir la betise hargneuse tirailler ainsi les cerfs-volants de nos vies vraisemblablement pour le seul plaisir de les voir descendre, on ne sera pas surpris que, meme, cette recherche de la similitude des corps, dont la recente litterature feminine ne cesse de nous chanter les louanges jusqu'au ridicule, mene plus surement a la niaiserie, calme ou furieuse, qu'a l'erotisme. Quand ce ne sont pas deux imbeciles qui decouvrent, entre femmes, le bonheur sublime dont la gent masculine les aurait scandaleusement privees : « Je te tartine tes tartines, glissant ton pyjama pres du mien, to me tartines mes tartines » (et ce dans un chapitre intitule Desirs-delires (!) ; Les Femmes s'entetent, p. 400), on nous pane d'une tendresse qui tient plus du maternage que de l'amour. Ce n'est pas l'erotisme interplanetaire du Satellite de l'Amande, premier roman-fiction feministe de la non moins fictive Frangoise d'Eaubonne, qui me fera changer d'avis sur ce point : les rapports de quelques girl-scouts se limitant a se faire des compresses, a se raconter des histoires, ou encore a echanger des pilules-biftek contre des pilules-anti-fatigue.

 

 La saisissante vision de ce monde futur, d'ailleurs centre autour d'un phallus de pierre aux mouvements inconsideres qui, c'etait a prevoir, opere des ravages dans la virginite de la stratosphere, ne me fait pourtant pas oublier les furies, les amazones, les sorcieres new look, a jument comme elles diraient - sur l'ecologie et le feminisme : leur fougue a evoquer un age d'or du naturel feminin, etonnant bric-a-brat des pires gadgets culturels soudes les uns aux autres par la haine de l'homme, cache mal une agressivite impuissante, cherchant a se parer des plumes de paon d'une violence sexuelle quelque peu deplumee, tant elle a servi aux plumitifs en mal d'imagination erotique.

 

   Qu'on en juge par I'article piege de l'inenarable Brouillon pour un dictionnaire des amantes : « Les amantes de l'age de gloire aiment toutes les sortes de pieges. Elles en utilisent dans les guerres d'amour. Elles dressent des pieges a leurs animales preferees et meme a leurs animales de lit. Elles ont alors la grande satisfaction de les prendre dans leurs bras et de les bercer pour leur faire oublier leurs mauvais traitements de meme qu'elles le font pour leurs amantes dans les guerres d'amour. Il existe des pieges de bois, de fer, de mots. Il existe des pieges de reves et des pieges telepathiques » (p.199). Ecrit au masculin, ce texte deviendrait une accablante piece a conviction contre le machisme le plus ehonte. Et devant ces lamentable « animales preferees » qu'on drague avec les moyens protohistoriques qu'on a, devant ces symboles de l'erotisme subversif que le neo-feminisme nous promet, j'ai soudain la nostalgie des cours d'amour, des epreuves, et non des pieges, grace auxquelles la dame reconnaissait son arrant.

 

 Tout ceci pour dire que le paradis de la feminite absolue est aussi suspect que tous les paradis: il est habite de tout ce qu'on declare a grand fracas qu'il n'est pas. Et cette inflation autour d'un monde idyllique que l'homme serait venu troubler sans qu'on sache vraiment pourquoi (les hypotheses divergent sur la question), est proportionnelle au mensonge dont se nourrit le feminisme actuel. S'il n'y a qu'un sexe qui vaille la peine d'etre vecu, comme on cherche a nous en convaincre, ou bien l'idee meme d'une sexualite fondamentale se perd au profit de tous ses detournements culturels : de la sororite a l'amour maternel en passant par la camaraderie militante ; ou alors, le domaine sexuel, fallacieusement abstrait du mouvement analogique qui le cree, se referme en champ clos sur une agressivite compulsive. C'est entre le masque et la defiguration que le neo-feminisme nous donne a choisir. Dans un cas comme dans l'autre, it n'a rien invente : il n'est qu'un triste moyen d'entretenir et de camoufler la meme misere qu'a entretenue et camouflee le phallocratisme.

 

 L'accueil reticent des feminists au dernier recit autobiographique de Kate Millet est significatif a cet egard quand bien meme it est difficile d'imaginer que l'innocence plus niaise que feinte de l'auteur a se montrer surprise de voir surgir l'agressivite, la jalousie, la haine, au coeur meme de ses amours saphiques, puisse constituer un danger ideologique serieux pour l'imposture neofeministe. A prendre connaissance des malheurs de cette nouvelle Justine du feminisme radical, on serait tente d'en douter. Mais comment le paradis neo-feministe ne serait-il pas menace des que la tentation de la solution amoureuse apparait pour laisser supposer, meme negativement, que tout rapport sexuel engendre une multiplicite de presences fantasmatiques, feminines et masculines ? Ou encore que la misere des rapports humains ne tient pas plus a un sexe qu'a l'autre mais a une misere sexuelle dominante que le neofeminisme contribue a renforcer en enfermant les femmes dans un particularisme a la portee de toutes et dont le triomphalisme peut seulement distraire celles-ci des causes profondes de ce malheur ?

 

 Car enfin, comment les femmes, faute d'avoir pu ou su aimer les hommes, n'en pourraient-elles que mieux aimer les femmes ? Je ne comprends pas que celles qui depuis toujours ont eu le gout des femmes ne se soient pas deja insurgees de voir be lesbianisme devenir en quelques annees la position de repli sexuel par excellence. A la lueur du neo-feminisme, l'homosexualite feminine n'est plus que la caricature d'elle-meme ; avant d'avoir ete reconnue comme un des paysages de l'amour, la voici devenue le triste maquis d'ou l'on peut hair l'homme sans grand danger : it suffit de hurler avec les louves.

 

 Flora, delicieuse Flora, les boucles de votre ecriture passionnee n'ont pas eu raison de tout ce qui empeche de vivre cette « vie immense » dont vous vous disiez « si ambitieuse, si exigeante, si gourmande » .Tout recommence tres mal, quand de votre « soif ardente d'etre aimee » on ne semble retenir qu'une soif ardente de hair. Je relis vos lettres pour dire avec plus de force que c'est la luxuriance et non l'impuissance, l'exces et non be manque, qui a fait de vous « la fille des rayons et des ombres » comme vous appelait Jules Janin.

 

 « Savez-vous bien, femme etrange, que votre lettre me fait courir des frissons de plaisir...Vous dites que vous m'aimez - que je vous magnetise, que je vous mets en extase. Vous vous jouez de moi, peut-etre ? Mais prenez garde a vous - depuis longtemps j'ai le desir de me faire aimer passionnement d'une femme - oh ! que je  voudrais etre homme afin d'etre animee par une femme. Je sens, chere Olympe, que je suis arrivee au point ou l'amour d'aucun homme ne saurait  me suffire - celui d'une femme peut-etre ?... La femme a tant de puissance dans le cœur, dans l’imagination, tant de ressources dans l'esprit. Mais me direz-vous que I'attraction des sens ne pouvant exister entre deux personnes du meme sexe, cet amour chant passionne exalte ne saurait se realiser de femme a femme. Oui, et non. Il arrive un age ou les sens changent de place, c'est-a-dire que le cerveau englobe tout. » (Flora Tristan, lettre de 1er aout 1839.)

 

 

 Flora, lointaine Flora, ce n'est ni une question d'age, ni une question de temps, mais une facon, qui est la votre, de concevoir l'amour emportant dans son courant les balises de la difference ou de la similitude. Vous savez trop que tout est en place pour empecher que « le cerveau englobe tout ». A-t-on reussi a eventrer le mur des horizons qu'on nous propose, que la breche est aussi-tot colmatee.Tous les materiaux sont bons, pourvu qu'ils soient encore assez trompeurs pour la sombre realite de cette entreprise de refection. L'idee feministe etait trop dangereuse pour qu'on la laissat s'aventurer encore, la ou vous et quelques autres l'avaient fait surgir. Il fallait l'attraper au lasso du monde-comme-il-va et la mutiler subtilement au gre du probleme de la surpopulation, des imperatifs economiques et principalement de la recherche de nouveaux marches. Pendant que le vieux monde s'essouffle a se renover, les femmes acquierent lentement une independance, mais une independance de consommateurs. Le neo-feminisme sert a les presser d'acceder a ce bonheur, venant les conforter dans une identite de pacotille qui ne vaut qu'a la lumiere des echanges marchands et des rapports de forde qu’ils engendrent.

 

 Ainsi, l'exploration amoureuse devrait-elle aujourd'hui obeir aux Lois de l'anthropometrie. S'accrochant desesperement a ces reperes trompeurs, les feministes actuelles derivent pourtant ailleurs puisque leurs amours homosexuelles et heterosexuelles se trouvent submergees sous les flots de la meme agressivite, qui les ramene a vive allure dans la banalite sensible de l'epoque. Aussi, avant tout attentive a prendre la pose de quelques litterateurs mondains qui, en matiere d'erotisme, confondent allegrement l'intensite avec la violence, l'infatigable Xaviere Gauthier ne craint-elle pas de declarer : « Une agressivite mutuelle et avouee, loin de toute sentimentalite, permet d'etablir des rapports interessants entre l'homme et la femme, a la fois bourreaux et victimes. La " pacification " (Befriedigung) nait de  la lutte des sexes. » (Surrealisme et Sexualite, 275.) Je ne suis guere persuadee qu'il fut necessaire d’aller chercher Hegel (?) a la rescousse et, chemin faisant, de le traduire faussement pour enoncer une proposition qui me semble recouvrir la pratique de n'importe quelle association bourgeoise entre l'homme et la femme. En revanche, je suis assuree qu'en qualifiant d' « interessants » ces rapports entre l'homme et la femme, Xaviere Gauthier en avoue non seulement le caractere spectaculaire, mais aussi l'appartenance a la sentimentalite de notre epoque, obeissant a une rhetorique exhibitionniste de l'agressivite. Devenu le produit-pilote de cette sentimentalite de la violence grace a des militantes de choc comme Xaviere Gauthier, il fallait bien que le neo-feminisme apportat sa contribution au kitsch erotique de cette fin du xxe siecle, reproduisant a l'infini la misere de l'ensemble des rapports humains ou l'exaltation de la difference accelere en fait les processus de « pacification » en cours. Reconnaissons d'ailleurs a Xaviere Gauthier de ne pas menager sa peine pour mettre a la portee de toutes ce piment de I'agressivite capable de raviver les lenifiantes veillees des chaumieres : elle a reussi a entrainer un commando de Sorcieres, ne se deplagant que le lance-flamme de la feminite absolue a la main. Mais ce serait faire injure a ce manager inconteste de la lutte des sexes de croire que, le moment venu, elle ne passe pas la main aux specialists de la « pacification ».

 

 Pour savoir a quoi s'en tenir sur cette pacification homologuee par l'orthodoxie neo-feministe, it suffit de considerer les Epousailles auxquelles nous convie Annie Leclerc, a grand renfort de sussurements d'un lyrisme philosophique qui se reduit d'ailleurs a lubrifier l'abstraction et a coincides ce fameux baleiner la sensation de verites eternelles. Ce qui donne par exemple : « J'agite le vinaigre de l'esjouissance » (p. 29) prit et l'huile du corps, et je voudrais desesperevers masculin qui, lui, nest pas ment que la sauce puisse etre consommee sur l'heure dans le mouvement de son agitation.” (Espousilles, p. 141.) Apres n'avoir reconnu a l'homme que « sa verte energie, (...) sa cruaute feconde (...) son extreme habilete a mentir » et encore les « ruses innombrables auxquelles il se livre pour empoisonner ce qui le blesse, outrager ce qui l'humilie, et fuir ce qui le menace » (Parole coup de femme, p. 133), la nouvelle petite fiancee du monde croit bon d'opposer l'idee de puissance a celle de pouvoir. Hypothese qu'on pourrait eventuellement admettre, toutes reserves faites sur l'exhibitionnisme avec lequel I'auteur colle sa bouche au « oui de tout ce qui dit oui », si cette opposition ne servait pas en fin de compte a faire des femmes les depositaires miraculeuses de cette puissance et des hommes les tristes sbires du monstre-pouvoir « Et si la femme est le corps de la plus grande souffrance, elle est aussi celle qui, pour avoir ete dispensee d'exercer le pouvoir, peut acceder, sans risque de se voir privee de sexe, hors de la virile hesitation, et par l'ecoute la plus immediate, non detournee du corps, a la parole la plus vive, celle ou le corps s'affirme, ou la puissance se deploie.» (Epousailles, pp. 27-28.) Constatant avec une soudaine magnanimite « le mal que le pouvoir a fait aux hommes, hommes pervertis du pouvoir, se detournant du corps » (p. 28) et ce a l'avantage des femmes qui seraient vierges de pouvoir en quelque sorte ! - Annie Leclerc n'en travaille pas moins a faire imperceptiblement « corps jouissant » avec l'univers feminin  corps acquis sans detour a la et ce au detriment de l'univers masculin qui, lui, n’est pas « gros de cette puissance » comme Annie Leclerc nous apprend (p.101). Et c'est ainsi que le tour est joue pour que l'on puisse, apres cette lecture edifiante, s'en aller repetant une de ces phrases qui ebranlent le monde : le tricot, oui ; le bricolage, non.

 

 Je m’explique: sous pretext d’etre « dans le coup de l'humain » (p. 93), - le debraille de l'ecriture dite feminine n'a pas fini de m'etonner - Annie Leclerc decouvre que  » l'histoire est un tricot » (p. 75) - je signale au passage la nouveaute de la metaphore, les fileuses antiques avaient quand meme plus d'allure ! Tres bien, seulement, je ne vois pas pourquoi il faut qu'Annie Leclerc ait besoin d'avoir entre les mains de la laine et des aiguilles plutot qu'une scie et des planches pour gouter a la joie pro curee par une activite non imposee ou pour  « acceder a l'histoire d'ou l'humain se fabrique » (p. 96). Pourtant une lecture plus attentive «100 idees » d'Annie Leclerc  m'a fait prendre conscience de l'immensite de ma naivete ou de mon alienation, comme on voudra : en fait, le tri cot, dure ecole de patience et de modestie silencieuses (on n'apprenait rien d'autre dans les pen de jadis), est une activite hautement subversive parce que la jouissance qu'il procure « nous raconte ce qu'elle a a nous raconter que le Phallus ne saurait nous en conter » (p. 99). Entre deux aiguilles et un phallus, on ne saurait hesiter !

 

 Voila comment, de fil en aiguille, la « pacification » en vient a se confondre avec une normali sation ou on finit par exalter la brodeuse « qui coud de la verite » (p. 87) et « les mains fortes et habiles, les suers » (p. 188) des cheminots du T.E.E. qui emporte notre tricoteuse « sur la voie de la radicale subversion ». (p. 196). Annie Leclerc a beau passer le vernis de la jouissance a toutes les pages pour faire oublier le pompierisme sordide de ces lendemains qui n'ont jamais chante, le feu d'artifice de tous ces chromos est a peu pres aussi subversif que « le pere assis lit, la mere assise coud, l’enfant assis joue » avec en  plus insupportable « vouloir-dire » qui resemble etrangement a un « vouloir-pouvoir », Alors, je ne suis guere surprise des choix « culturels » auxquels mene cette subversion radicale par le tricot : poursuivant son travail de normalisation, Annie Leclerc ne manque pas de saluer les realisations d'ordre que sont l'oeuvre de Descartes ou le parc de Versailles. C'est assez pour supposer qu'elle attaquera, dans un de ses prochains ouvrages, l'art degenere de n'avoir pas toujours deja chante la joie solaire du travail bien fait, de la maternite et de la jubilation d'etre que quelques mauvais plaisants ont trouve drole de metre en doute.

 

 

 

 

 

 

 

 Convenons-en, entre le malheur de la banalite et la banalite du malheur, le neo-feminisme n'invite guere au voyage. Le vent, la nuit, l'amour deviennent meconnaissables entre les murs desesperement paralleles de ce chemin de ronde. Tout y prend la couleur terne des collectivites fondees sur la gluance de la promiscuite. J'ai envie de crier : les etres s'usent a se ressembler. Notre pensee n'est-elle pas assez malade pour l'handicaper d'une nouvelle blessure ? Ne voiton pas qu'en representant comme deux entites ennemies le masculin et le feminin, c'est la beance malsaine du dualisme occidental qu'on travaille ainsi a elargir encore au cur de notre existence ? Ne voit-on pas qu'en nous privant, par le masque ou la defiguration ainsi qu'y incite le neo-feminisme, de la realite amoureuse, c'est le corps qui est renvoye a sa misere et l'esprit a son affolante etrangete ? Une fois encore, le neofeminisme n'invente rien ; une fois encore il est derriere ce qu’il appelle le discours masculine et qui n'est que le discours dominant. Il n'est que la replique feminine jusqu'a la caricature de la morne et subtile celibatairisation de la pensee qui s'opere depuis plus d'une dizaine d'annees dans l'intelligentsia.

 

 Et si je m'emploie ici a representer le danger d'un tel processus, c'est que cette pensee celibataire, etant le fait de clercs et non de dandys, devient imperceptiblement le fondement theorique de cette desexualisation de la vie dont j'ai precedemment parle et dont le neo-feminisme est la derniere et accablante conquete. Autant du dandysme - tel que Baudelaire, Wilde, Vache... l'ont pratique jusqu'a un point de tension extreme on l'esprit vient defier la sensation pour que la sensation vienne defier l'esprit a travers une implacable reciprocite dans la surenchere avons-nous encore a apprendre une somptueuse erotisation de la revolte sur fond de neant ; autant des clercs, avant tout soucieux de se soumettre un monde sensible qui leur resiste, avons nous toujours a redouter une systematization neutralisante obeissant a un projet aussi parcimonieux dans les moyens employes qu'interesse dans ses fins. Contre la depense erotique ou poetique s'affirme ici une avarice de la rationalite et de l'abstraction par la mise en place d'une rhetorique parasitaire. Cette rhetorique vit en fait d'une misere sensible dont elle cherche a denoncer les effets, et non les causes, a travers ses habiles developpements mais que ces developpements contribuent encore a renforcer tant que leur unidimensionnalite n'est pas questionnee. Pensee de clercs, pensee qui pretend se preserver de tout ce qui n'est pas elle, pensee avare qu'on ne saurait confondre avec le souci reducteur de l'investigation scientifique ou de la rencontre poetique, pensee amenee a entretenir - meme involontairement - l'ordre des choses pour etre entretenue dans la purete illusoire de sa solitude.

 

 Sous l'angle le plus deprimant, nous affrontons ici l'obscure tragedie de la pensee occidentale dont la poesie ne cesse pourtant de mettre en doute la fatalite. Au surrealisme revient le merite d'avoir voulu, en toute connaissance de cause, y mettre definitivement fin, incitant chacun a reconquerir l'arme des « pouvoirs perdus » dont l'absence creuse le lieu de cette tragedie. La ou elle se joue, cherche toujours a s'imposer une neutralisation mensongere qui me semble aujourd'hui s'exercer sur la notion de desir, comme elle s'est exercee a la fin du XVIIIe siecle sur la notion d'energie. Alors que Sade est pris du vertige de decouvrir en celle-ci la force qui denie toute tentative de nivellement de la vie pulsionnelle, la philosophic des Lumieres l'abstrait au point d'y voir le combustible ideal a la mise en marche de ses machineries utopiques. De la meme facon aujourd'hui, alors que le surrealisme a mis en lumiere, a travers l'exaltation du desir, la dynamique infinie de l'amour, liberant celui-ci de la monotonic d'un eclairage tour a tour rose ou noir, voila que l'avant-garde intellectuelle (composee de professeurs pour la plupart - detail non negligeable) s'interroge sur les deconcertantes figures d'un desir de plus en plus abstrait, faute d'etre jamais inscrit dans la realite de l'amour.

 

 Le langage du corps est parasite par un discours sur le langage du corps. Et c'est une nouvelle facon de nous empecher d'acceder a l'unite du corps symbolique en pretendant occuper avec superbe le silence entre les mots, la discontinuite entre les gestes, le vide entre les etres, au point que les mots, les gestes, les etres n'existent plus que dans leur ordonnance formelle. Alors des « machines celibataires » se fabriquent a la chaine, leur pietre qualite tient au materiau specifiquement rhetorique dont elles sont faites. Malheur a qui voudrait mettre un terme a cette production des plus fructueuses : l'irreconciabilite du desir et de ses realisations, fantasmatiques ou non, est un terrain ou pousse trop bien la misere litteraire ou artistique ! Et l'on ne peut que deplorer que le neo-feminisme n'ait pas une seule seconde hesite « veuve du coureur cyclist » l'avantgarde lui fournissait en pieces detachees quelque peu usagees : des roues marxistes qui n'avancent pas, un cadre psychanalytique passablement fausse et une selle-godemiche a extension totalitaire.

 

 Qu'elle resulte d'un bricolage hatif et d'un maquillage outrancier, cette conformite de la machine feministe a la norme de la production intellectuelle du moment fait non seulement douter d'une specificite de la pensee feminine mais encore de sa valeur revolutionnaire dont on ne craint pas de nous vanter le rayonnement universel. Il n'y a de pensee revolutionnaire que celle capable d'intervertir a l'infini, et non pas dans un seul sens, le haut et le bas, le haut et le bas du corps individuel, le haut et le bas du corps social. Il n'y a de pensee revolutionnaire que celle qui s'oppose a la verticalite hierarchisee de la pensee occidentale conduisant  a « l'organisation sexuelle, soumission a la tyrannie d'une seule pulsion partielle, conduisant a la concentration absolue et exclusive de toute la vie du corps dans la personne representative » (N. O. Brown).

 

 Il n'y a de pensee revolutionnaire qu'amoureuse, c'est-a-dire capable de voyager entre tout ce que le dualisme occidental « resultat d'operations philosophiques a signification politique et sociale tres precise  » (Mabille) nous a represents comme irreconciliable, et entre autres l'idee du masculin et du feminin. Que la realite amoureuse subvertisse l’une ou l'autre de ces frontieres, l'organisation sociale s'en trouve implicitement menacee - la representativite, la delegation des pouvoirs n'ayant plus soudain de fondement reel. Mais je sais trop le poids des choses pour croire a l'efficacite immediate - et meme pas generale - dune solution que noun avons la derisoire habitude de tenir pour strictement personnelle. Pour ce qui est de la vie individuelle comme de la vie collective, le passage de l'inconscient au conscient suppose un difficile et lent cheminement. Je parle seulement de la possibilite d'un changement de perspective radical que le discours occidental sur l'amour s'est toujours bien garde d'evoquer - a l'exception des gnostiques, du romantisme et du surrealisme (independamment des fourvoiements respectifs des uns et des autres) - et que l'actuelle avantgarde, tout entiere occupee a la delectation morose de contempler les ravages (d'ailleurs incontestables) de vingt siecles de dualisme forcene, ne fait que repousser avec toute la force de sa retention celibataire.

 Ainsi, quand je vois les femmes, decoupees depuis toujours suivant le dessin changeant des ombres portees d'une frontiere plantee au ceeur de la vie, vouloir passer, sans armes et sans bagages, de l'autre cote de cette frontiere, et non l'abattre, je suis assuree que le feminisme s'est subrepticement laisse seduire par l'ordre des choses. Hypnose de la toute-puissance illusoire dans laquelle les idees fatiguees ne manquent jamais de venir s'abimer. Je suis loin de pretendre que le dualisme occidental, par le vide qu'il provoque en nous, soit seul a favoriser cette hypnose; il n'en determine qu'une des modalites possibles. Car si le sort des femmes nest guere plus enviable ailleurs qu'en Occident, et peut-etre l'exercice du pouvoir renvoie neant qu'elle defie : toujours a une activite celibataire qui, pour combattre la solution amoureuse, doit systematiquement - mais avec plus ou moins d'habilete – en l'incarnation possible.

 

 

 Il y aura sans doute ici quelques erudits de fraiche date pour me rappeler ce que, depuis plus d'un siecle, nous devons a l'activite celibataire de quelques personnages de haut vol, qu'il s'agisse de Jarry, de Duchamp, mais encore de Huysmans, de Roussel et peut-etre surtout de Stirner. J'espere que la seule evocation de ces noms et des mondes autonomes qu'ils suggerent suffit a tourner en rond dans montrer a l'evidence combien de telles machines, construites en vue d'affirmer la particularite exclusive d'une pensee ou d'un comportement qui se posent comme strictement individuels et ne visent qu'a leur propre satisfaction, different essentiellement de tout un ensemble de systemes, construits en vue d'imposer comme objective, voire universelle, la particularite d'une pensee ou d'un comportement qui visent a vier l'affirmation de toute autre particularite. Divergence fondamentale de la recherche de la souverainete et de la recherche du pouvoir, de la depense voluptueuse et de l'investissement ideologique, de l'affirmation de L'Unique et de la negation imperialiste. Il s'ensuit que les « machines celibataires» authentiques, fonctionnant a un regime a-normal en ce qu'elles determinent leur propre norme, produisent un exces de sens. C'est Jarry approfondissant le vertige de l'amour par la folie du nombre : « L'amour est un acte sans importance, puisqu'on peut le faire indefiniment  » ; c'est Stirner travaillant a reveler la transparence glacee de l'Unique pour mieux considerer le neant qu’elle defie  « J'ai base ma cause sur rien. » Il s'ensuit egalement que les systemes d'allure celibataire, fonctionnant pour dissimuler l'insuffisance d'une particularite puisqu'il est d'abord cherche a la faire partager de gre ou de force, travaillent inevitablement a appauvrir de sens la realite afin que les representations de celles-ci viennent confirmer l'objectivite mensongere de leur propre norme. C'est une certaine avant-garde culturelle s'epuisant a se debarrasser de la « infracassable noyau de nuit » de l'amour pour se jeter dans le creux de son absence et tourner en rond dans l'empreinte de l'insignifiance. Mais c'est encore et surtout le neofeminisme, petrissant compulsivement et sans discernement toutes les images du monde, a la seule fin d'obturer la beance d'une sexualite inquiete d’elle-meme.

 

 

 Autre facon de dire que le pouvoir ne serait que la caricature monstrueuse de la souverainete quand it se presente d'abord dans la lumiere derisoire d'une souverainete assistee de tout ce qu'elle asservit. On comprendra alors sa collusion frequente avec la senescence : le sceptre n'est qu'un baton de vieillesse et les idees fatiguees ont besoin de cette assistance; grace a elle et a la petrification des rapports humains qu'elle instaure, celles-ci peuvent pretendre regner sur une realite qui leur echappe. Les clercs sont ceux qui sont passes maitres dans le camouflage de cette assistance; leur impuissance a etre devient le fondement de leur pouvoir a definir. Accaparant le sens, ils croient s'approprier la vie quand ils en imposent une representation au detriment de toutes les autres. Rien dans la demarche neo-feministe ne permet de douter qu'elle ne renvoie pas a cette invalidite fondamentale : elle arbore le meme fanatisme theorique pour couvrir la meme pratique de l'irresponsabilite puisqu'ici et la, au nom de la vie, la pensee est reduite a n'etre qu'une ruse pour contraindre la vie.

 

 

 Aussi, a l'ivresse d'honnetete du dandysme, on gestes, propos, attitudes contribuent a devoiler l'insupportable nudite de l'Unique, s'oppose toujours la duperie feutree des clercs qui supreme mensonge - se rassemblent pour parler du haut de leur solitude rhetorique. Si aujourd'hui peu d'hommes ont l'audace d'etre seuls, je souhaiterais qu'on pane moins de particularite et de specificite. Aux feminists dont la particularite consiste a vaginaliser l'espace clos ou s'exerce cette pensee de clercs et dont la specificite consiste a clitoriser ses pretentions universelles, je demanderai de considerer be manque qu'elles partagent avec leurs freres ennemis et qui leur permet de parler si facilement de rien et de tout avec des accents aisement terroristes dans l'enceinte dune chambre condamnee a n'etre qu'a soi.

 

 S'affirmant dans la verticalite de sa solitude faite de prudence et de pruderie, malgre les apparences, le neo-feminisme s'organise autour de l'abime de l'amour impossible. Il ne se renforce que d'etre mine par cette absence, elevant sa forme que l'on pourrait dire draculeenne - si ce n'etait pas be torchon mais le chateau qui brulait - sur la realite feminine dont it epuise la richesse chaque jour davantage.

 Ainsi, a la suite de Simone de Beauvoir, s'etant un jour empare des armes de son compagnon pour aller coloniser, en soeur missionnaire de l'existentialisme, les terres en friche de l'identite feminine, le neo-feminisme travaille a contrefaire les bouleversantes silhouettes de toutes les femmes insoumises, en eclairant d'une lumiere abusive la nuit passionnee d'ou elles se sont levees. D'entre les vagues d'une memoire anonyme qui m'assaille, je sais des bordels, des forets, des monasteres, des campagnes, des salons, des fabriques, ou des femmes ont invente leur destin, s'aidant indifferemment de la vignevierge des lambris, du cristal des couteaux, des parfums de la demence, du brasier des dentelles, de la douceur de la suie. Sous pretexte que tout est aujourd'hui tres simple, simple jusqu'au miserabilisme, les femmes en voie de liberation ont reussi a donner au feminisme les rides qu'il n'avait pas encore, le frappant d'une invalidite mentale analogue a celle qui n'a cesse de justifier ('usage de la prothese phallocratique. Alors que la plupart des femmes s'en retournent encore aimer ou se perdre derriere la barriere de brume de leurs paupieres, le neo-feminisme se prevaut de cette infirmite croyant y trouver sa rigueur. Ainsi, des femmes agissent, des femmes ecrivent, des femmes editent, et c'est catastrophique. Non parce que ce sont des femmes, mais parce que, pretendant prendre conscience de la realite de leur misere, elles n'entrevoient pas dans leur aveuglement militant la misere de la realite qu'elles s'emploient a installer. Misere d'une realite celibataire que quelques-unes, comme toujours, ont tout interet a entretenir pour exercer un pouvoir que l'organisation de la societe ou leur manque de moyens, suivant les cas, leur avait jusqu'ici refuse.

 

 

 Les idees ne proliferent qu'autant qu'elles degenerent et le feminisme ne degenere que d'avoir trouve ses bureaucrates.

 

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GYNOCRATIA SONG

 

 

“Car si j'avais su le latin a dix-huit ans, je serais empereur.”

 

 Arthur CRAVAN.

 

 

 Il y a des lapsus geographiques qui ne pardonnent pas: la maison-mere de la librairie Des Femmes a Paris se trouve rue des Saints-Peres. Signe des temps, signe du temps, les petites rides font les grandes ornieres. L'une des plus grandes ornieres de ce temps est la revendication d'une specificite feminine absolue que le neofeminisme s'acharne a creuser avec une frenesie de batisseurs d'empire. Et pour prendre le monde a temoin de l'existence d'un grand courant, d'industrieuses intellectuelles s'appliquent a elargir cette orniere ou la misere aveuglee, aveuglante, ne manque pas de se jeter. Il suffira des lors d'agiter le kaleidoscope du malheur jusqu'a ce que les lambeaux d'une realite douloureuse trouvent a prendre place dans l'evidence securisante d'un paysage illusoire: sous pretexte que l'ignominie masculine l'aurait chasse, voila le « naturel » feminin qui revient au galop, et d'autant plus vite qu'il est lestement cravache par une cohorte d'intrepides amazones aux idees courtes et aux dents longues. Dressage aussi ingrat que fructueux, assume par une agit-prop neo-feministe ne reculant devant rien pour farder la specificite recurrente du discours totalitaire qu'elle tient, en specificite de la parole feminine. Dans un premier temps, ces revolutionneuses professionnelles ont la partie belle, tant it est souhaitable de substituer la coherence de l'artifice a l'incoherence d'une vie malheureuse.

 

 La sainte alliance de la misere et de la feminite ne dure-t-elle pas depuis trop longtemps pour que les femmes ne soient pas tentees par tout ce qui peut sembler, meme de tres loin, travailler a sa destruction ? Et c'est la que reside la chance inesperee de l'activisme neo-feministe : au malheur d'une destinee feminine qui serait acquise, it est d'autant plus commode d'opposer les tenebres du plus suspect « naturel » feminin, tenebres dont on pourra alors jouer indefiniment pour dejouer toute tentative de les eclaicir. D'ou la structure gigogne du discours neo-feministe prisonnier : qui lui serait specifique, quand it ne s'agit que d'une ruse specifiquement feminine, en ce sens que generation apres generation les femmes ont ete contraintes d'y recourir dans leur esclavage : quand vous me croyez ici, je suis ailleurs; quand vous me croyez ailleurs, je suis ici. Sans oublier que cette technique de derobade systematique a sur toutes sortes a contribue en grande partie a accrediter l'escroquerie du mystere feminin, je me demande ce que les femmes ont a attendre d'une armee de liberatrices qui y recourent electivement jusqu'a assujettir l'idee feministe sous la glu de ce « naturel »  evidemment indicible. Plus question d'elan, d'envol et encore moins de depart. Les femmes que nous avons aimees s'evanouissent une nouvelle fois, souveraines et perdues, dans la fourrure tremblante de leur solitude.

 

 Claire Demar, Natalie Barney, Virginia Woolf, vous n'etes pas si dissemblables, puisque vous voila egalement etrangeres a celles qui se pretendent vos soeurs. L'espace que vous aviez du conquerir pour inventer vos vies vous est une nouvelle fois ferme. On cherche a vous entrainer la ou vous ne serez jamais. L'heure du petit monde neo-feministe est bloquee a ras de terre sur un cadran organique qui, en depit de sa matiere outrageusement viscerale, est construct sur le meme modele que ceux au moyen desquels on cherche encore, ici et la, a nous convaincre que le zero se confound avec l’infini.

 

 Mais qu'on en juge seulement par cette « reflexion » sur le specificite feminine « reflexion » au sens optique du terme puisqu'elle evoque obstinement la prison de miroirs deformants dont le feminin est en train de devenir prisonnier :

 

 « Existe-t-il, ce qu'on pourrait appeler une "specificite" du regard feminin ? Oui, dans le sens ou les femmes voient de leurs propres yeux alors que les hommes ne savent trop souvent plus regarder de leurs yeux, qu'ils voient uniquement des images qu'on veut bien leur montrer (Regards feminins, Anne Ophir, p. 237.) Et a cet homme qu'il est bien commode de declarer aveugle pour nous convaincre du privilege des femmes d'avoir, elles, les yeux en face les trous, l'auteur a pourtant la condescendance de consentir une trace d'existence par la disgrace du discours masculin qui tiendrait tout entier dans la formule suivante; « Je clame que je sais donc je suis » (p. 238). Mais c'est encore trop car nous appre  « debite des mots comme it fait les gestes, a la chalne, machinalement, sans plus comprendre » (p. 7). Ainsi, alors que les hommes parlent, parlent, parlent, les femmes sentent, les femmes vivent, les femmes voient. Si j'ai bien compris, la specificite feminine, monde de la sensation, du rythme et du silence, se fonderait donc implicitement sur le refus non seulement du discours masculin, mais de tout discours en ce qu'il serait masculin.

 

 Et c'est ici que le neo-feminisme se mord le clitoris: comment le discours feminin, d'etre enonce par des femmes, echapperait-il au malheur general du discours ? Et c'est ici que la boucle totalitaire se boucle, etranglant lentement la vie jusqu'a ce que de celle-ci it ne reste plus qu'une rumeur facile a apprivoiser en rhetorique. I’l n'est d'ailleurs que de preter attention a l'echantillonnage varie dans le domaine du bruit orchestra a des fins imperialistes que nous fournit la moindre bibliographie neo-feministe : voila Les voleuses de langue (Claudine Herrmann), intarissables Parleuses (Marguerite Duras, Xaviere Gauthier) qui s'epoumonent a Dire nos sexualites (Xaviere Gauthier) ; Autrement dit (Annie Leclerc, Marie Cardinal) evidemment mais desesperement a bout de Souffles (Helene Cixous), telle est cette Parole de femme (Annie Leclerc), prisonniere de ses propres echos : Paroles…elles tournent (Des femmes de Musidora). Mais si j'ecoute attentivement la parole redemptrice de ces Messageres (Evelyne Le Garrec) : Silence... on crie (Marie Vaubourg), j'ai l'impression d'avoir entendu cet air-laquelque part.

 

 

 

 

 Ici, je m'attends a ce que les porte-parole de la liberation feminine deroulent l'infinie fresque des femmes battues, violees, avortees, exploitees, excisees pour souligner l'inconvenance de mes propos. Et dans le cas ou quelques-unes auraient reussi a garder leur calme, ce dont je doute a entendre leurs chants de guerre, je suppose qu'elles en appelleraient aux priorites de la lutte rendant caduque l'objection fondamentale que je fais sur la facon dont celle-ci est menee. Mais je ne me rendrai pas pour autant. D'abord, ces insoutenables convulsions, ces insondables affaissements de chair, ces blessures beantes comme le desespoir, je sais trop comment elles ourlent et modelent l'histoire de la condition feminine pour supporter qu'on en fasse une fresque. Ces hurlements mures par l'obscurantisme, je les entends trop, meme a la lisiere du silence qui surgit entre les hommes et les femmes, pour enteriner etourdiment la naissance d'un nouveau «culte de la charogne». Car c'est ce dont it s'agit.

 

 Autant le morceau de viande crue, jete en1971 par un groupe d'homosexuels (hommes et femmes) dans le berceau d'organdi de «Laissez les vivre », a revele d'une tache de sang indelebile I'armature de fils de fer barbeles de ce nid a rats, autant je m'etonne que le bruit fait autour du probleme de l'avortement semble se repercuter aux depens de l'information sur la contraception. Je ne pane evidemment pas ici des luttes tres reelles menees en France et ailleurs pour la liberte de l'avortement. Je pretends seulement que la realite difficile de ce combat est obscurcie par une litterature aussi degradante que parasitaire en ce qu'elle s'ecrit d'abord avec le sang des autres. Les publications feministes ne sont-elles pas trop prolixes sur l'avortement pour ne pas paraitre trop discretes sur la contraception ? D'un point de vue militant, la continuelle representation du crime aurait-elle des vertus pedagogiques, que je ne saurais consenter a ce que ces vies voles par vingt siecles de procreation out aussi militante, soient une nouvelle fois derobees a des fins edifantes.

 

 Plus une pensee a des pretentions totalitaires, plus elle se cherche des martyrs spectaculaires et, de ce fait, commodes a opposer a tous ceux qui ne plient pas devant elle, ceux-la devraient-ils en perir. Ne fat-il pas un temps ou les soixante dix mille fusilles du Parti du meme nom, ont ete depouilles de leur mort pour servir a dissimuler l'existence d'un nombre infiniment plus grand de en cadavres ? Je vais peut-etre un peu vite mais il est des ruses de l'ideologie que l'on peut reconnaitre au plus loin du lieu ou elles ont acquis leurs titres de honte.

 

 Non, Helene Cixous, vous ne pouvez pas proclamer dans une preface bouffie de demagogie au solitude legere livre de Phyllis Chester, Les Femmes et la Folie, que « nous sommes toutes des hysteriques », tant qu'il y aura encore des hysteriques enfermees dans les asiles et des femmes de lettres qui poursuivent leur carriere en se pretendant telles, a l'occasion. A des personnes devenues folles d'avoir ete depossedees d'elles-memes, on n'a pas la muflerie, au sens le plus phallocratique du terme, de derober la memoire hagarde de leur ombre.

 

 Qu'on me comprenne bien : le monde s'enrichissait d'une solidarite revoltee quand, en 1968, quelques-uns, se declarant a tous juifs allemands », n'avaient a y gagner que l'anonymat du matraquage, alors que le monde s'appauvrit quand une universitaire en est reduite a s'approprier la folie des autres pour se parer d'un nouveau fard litteraire. Si vraiment « Ils: les falots therapeutes, hommes

psychiatres-dames hommes-famille-papamamants chaine de substituts. Equation de la mort » comme vocifere Helene Cixous (p. 7), peut-etre s'agirait-il de ne pas plus rechercher que de meriter leurs hochets : je veux parler de leur prix Medicis, de leurs fonctions universitaires, de leurs prefaces a des expositions officielles, de leur television, qu'Helene Cixous, entre autres gratifications de leur systeme, ne semble pas particulierement mepriser. Et si vraiment d'homme "eleve" la femme en l'abaissant» comme nous le fait judicieusement remarquer cette hysterique benevole, alors nous faut en conclure qu'Helene Cixous est tombe tres bas.

 

 Devant tant de minauderies obscenes, je voudrais qu'on se souvienne d'Unica Zurn, de sa solitude legere « pareille a un vide blanc » : de s'etre jetee d'une de leurs fenetres, elle a ouvert une breche dans le mur de la vie, laissant flotter sur un ciel plombe d'explications la dentelle transparente des questions eperdues de l'enfance. «  Que dit l'homme qui, ne en 99, se reveille un matin de l'annee 66 ? Son beau 99 s'est mis sens dessus dessous au cours des temps et lui-meme sait mieux que personne ce que cela signifie. Le 66 est pret a se jeter avec lui, la tete la premiere l'eternite. » (L'Homme-Jasmin, p. 16.) Ne parole debiles « cette sympathie revolutionnaire » de femme a femme, cette « sympathie revolutionnaire » de femme a femme, cette « sympathie active transformatrice (...) veritable apprentissage affectif (...) contre-education » dont se reclame Helene Cixous pour justifier le detournement de la folie a son avantage (p. 8), quand en decouvre « la presence immobile » autour de laquelle le monde d'Unica Zurn s'organise en grands panneaux de verre ? « Beaucoup plus tard on tourne en elle des clefs, l'une apres l'autre, mais elle ne s'ouvrira pas. On se lasse vite de cette petite boite inutilisable et on la jette. Car, dans les annees qui viendront, elle ne verra, par-dessus l'epaule des hommes sur laquelle elle se penchera, rien que l'Homme-Jasmin. Elle restera fidele a ses noces d’enfant. » (L'HommeJasmin, p. 14.) Dans la lumiere qui glisse et meurt sur des jours de perles fines, Unica Zurn invente le « jeu des actes transparents ». Et nous voila si loin d'elle, que de sa demence nous n'avons rien a prendre mais tout a apprendre comme de ces explorations improbables dont l'attente fait toute la brousse de l'enfance. Parce que nous n'avons pas vecu sa folie, it est impossible de se targuer de sa rigueur, imperceptible fil d'Ariane au-dessus du vide, qui ne peut que se rompre sous l'insidieuse pression de ce  « nouveau style » dont Helene Cixous nous vante la suspecte composition, « un melange d'amour, de solidarite, de ‘sonorite’  » (p. 8).

 

 Aussi, en vient-on a douter que le verbe avoir «dans son sens de posseder  » soit vraiment « tombe en desuetude » par la seule grace des amantes brouillonnes et neo-feministes dont Monique Wittig et Sande Zeig se font les porte (Brouillon pour un dictionnaire des amantes, p. 30). Pour etre ou tout au moins donner l'impression d'etre, faut-il vraiment que les vedettes du neo-feminisme en passent par toutes les bassesses du « maternalisme » intellectuel ou d'une promiscuite militante toute rhetorique ? A trop parler d'un  « je qui se dit nous  » (Helene Cixous), ces neo-feministes-la paraissent surtout avides d'avoir, entre autres attraits, le tatouage exotique du malheur. Je n'insisterai pas sur la derniere trouvailie de Marguerite Duras en la matiere, se croyant soudain obligee, d'ailleurs a l'occasion d'une exposition de peinture feminine, de s'exclamer devant la representation de tres hypothetiques putains revues et corrigees l'hagiographie de la feminitude : « Mes soeurs ? Oui. Mes soeurs, ces Barbarella deracinees, privees de fiction, aux bouches vaginales et muettes ? Oui. Mes soeurs. » (Sorcieres, n° 3, p. 39.) Ce n'est ni tres touchant, ni tres nouveau, car s'il a fallu a Marguerite Duras les lumieres du neo-feminisme pour decouvrir, dans la crainte et le tremblement, qu'en fin de compte les putains ne different pas essentiellement d'elle, on s'en prend a regretter les platitudes de l'humanisme oti ces choses-la vont de soi. Mais qui plus est, ces bouches, ne se complait-on pas depuis trop longtemps a les dire « vaginales et muettes » pour susciter la pire litterature comme on peut en juger ici ? Quant a cette sororite revendiquee a tort et a travers, ne serait-ce pas plutot a celles qu'on declare scandaleusement « privees de fiction » d'en decider ? Pour l'heure, it semble bien que nous en restons au racolage rhetorique dans les tristes limiter de l'exhibitionnisme litteraire, tant que les putains, et non l'inverse, ne se sont pas reconnues dans Marguerite Duras ou dans ce qu'elle ecrit.

 

 Je sais qu'a regarder le monde ainsi, je suis en train de blasphemer. Mais qu'y puis-je? Je n'ai pas encore ete touchee par la revelation neo-feministe et je n'entends rien a « L'obscure et confuse et muqueuse langue maternelle, au flot chaud, a la langue de l'origine, dont les mots ont le duveteux, la douceur d'une chair a la peau satinee, sont issus de cette attention passionnee que le corps porte tout naturellement au corps et au milieu qui l'environne, mots de reconfort dits pour nourrir, langue qui n'a pas besoin de demontrer, de prouver ou de representer (...), langue qui existe  » . (Chantal Chawaf, Sorcieres, n° 3, p. 4.)

 

 Au lecteur distrait, je ferais remarquer qu'on ne nous vante pas ici les merites d'une moquette mais d'une langue qui serait en train de revolutionner le monde a en croire les haut-parleurs de ce temps. Cette langue existe peut-etre mais, pour ma part, je ne saurais jamais la rencontrer quand, dans la barbarie ou je me tiens, j'ai le malheur d'ecouter, et non seulement d'entendre, les professions de foi ou les revelations qu'elle vehicule : « Si le maquereau met la fille sur le trottoir, c'est parce qu'il aimerait lui-meme aller sur le trottoir, posseder cette connaissance. Et s'il est violent avec elle, c'est justement parce que cette connaissance lui echappe et, cette connaissance, c'est la jouissance. » (Jouissance-Pouvoir, Sorcieres, n° 3, p. 52.) Avouons qu'il fallait y penser, mais cette langue nous reserve encore bien d'autres surprises : « La prostitution est le seul metier ou to puisses vraiment apprendre la vie. Il y a toute une part de moi que je n'aurais jamais pu exprimer si je n'etais pas passee par la prostitution. Avant la prostitution, j'etais comme beaucoup d'autres femmes. Trop refoulee, trop coincee. La prostitution m'a aidee a devenir vraiment moi. » (Un voyage initiatique (!), Sorcieres, n° 3, p. 48.)

 

 Cette langue n'a surement pas, en effet, besoin de demontrer ou de prouver comme on nous a prevenus, sans quoi on devrait se demander pour quelle obscure raison certaines feministes perdent du temps a s'occuper aussi des femmes battues ou de la creativite feminine, quand tous ces petits problemes-la pourraient etre resolus, d'apres ce qu'on nous dit ici, par la prostitution. Question aussi inutile que deplacee puisque pour percevoir ces « paroles charnelles, phrases connaissance aux lueurs cardiaques desquelles s'allume ce qui, si ces mots ne sourdent pas du corps, demeure plonge dans l'inconscient » (Chantal Chawaf, Sorcieres, n° 3, p. 4), it faut sans doute enteriner la definition de la verite a laquelle Monique Wittig et Sande Zeig ont choisi de s'en tenir allegrement : « Si on repete une affirmation a deux reprises, a la troisieme elle devient verite.» Voila qui est clair pour une fois : de cette technique eprouvee du matraquage ideologique jaillira la verite neo-feministe.

 

 D'ou vraisemblablement mon incurable sur dite a la parole feminine. D'autant plus qu'a rester insensible a ce « jaillissement oral sonore » (Chantal Chawaf, p. 6), it y a une realite qui creve les yeux : les dames patronesses avaient leurs pauvres, les feministes de pointe ont leurs putes, leurs folles ou leurs excisees. La thesauriation des martyrs est directement proportionnelle a la mediocrite du propos. Apres de bien longues hesitations, j'accorderai quand meme la palme a Benoite Groult qui, d'offensives en derobades, pousse la hardiesse jusqu'a vouloir interesser les lectrices de Marie-Claire aux pro l'excision dans un numero (janvier 1977) ou l'on vante par ailleurs l'intrepidite de Meme Carter (sic) partie en Inde sous la houlette du Peace Corps steriliser a tour de bras. Tant que Marie-Claire n'est pas diffuse au Kenya ou en Ethiopie, on evaluera a sa juste mesure l'exemplarite d'un tel safari-frissons dans les contrees lointaines de l'humiliation feminine.

 

 On pourrait me retorquer un peu hativement que les homosexuels du FHAR n'ont rien a envier aux neo-feministes et que, si celles-ci musardent avec une canaillerie larmoyante dans les bas-fonds qu'elles se sont choisis, ceux-la se flatten d’entretenir de relations privilegees se avec des Arabes, comptant sur la provocation sexuelle, sociale et politique d'un tel aveu dans une France doucereusement raciste. Peut-etre, mais en l’occurrence, l'analogie ne fonctionne pas du fait meme que les garcons du FHAR parlent de ceux qu'ils aiment ou de ceux avec qui ils partagent leur plaisir, alors que les amazones de la plume semblent avoir une predilection pour la misere feminine quand celle-ci est et reste pretexte a une preface ou a un texte bien sentis.

 

 Qu'on se souvienne des recents demeles d'une ancienne prostituee qui, ayant travaille dans une de leurs librairies, avait eu l'audace de leur reclamer une feuille de paye en bonne et due forme. Qu'on se souvienne de la polemique qui s'en est suivie dans Liberation du 22 octobre 1976 ou Catherine Leguay, l'une de celles qui avaient occupe la librairie Des Femmes en signe de protestation, invitait les femmes a sortir « du ghetto de la sainte-union, de l'Union sacree de la lutte des femmes au nom de laquelle tout pourrait se perpetrer. Les pires injustices, les pires infamies, les pires crapuleries, comme si le fait d'etre femme et femme en lutte etait en soi une vertu. » Qu'on se souvienne encore de la reponse dans le meme numero du larbin de service, Victoria Therame, defendant la librairie Des Femmes, manifestement dans le seul espoir de preserver de la disette les plumitives comme elles : « C'est grace a Des Femmes que partout, chez tous les editeurs, on edite les femmes plus qu'avant (je veux dire les femmes qui n'ecrivent pas des bluettes), la promotion de la femme, les collections de femmes, la femme, cette inconnue, femme, continent neuf ! Que demain Des Femmes crevent, et vous verrez le revirement ! Les femmes sont en position de force chez les editeurs grace a Des Femmes ! ca, il faudrait le comprendre !  « Ca, on l'a compris et Barbara aussi, surtout quand ces memes femmes nous disent dedaigner l'exercice du pouvoir et le recours a la force comme specifiquement masculine ! Qu'on se souvienne enfin du coup irremediable que ce conflit du travail porte devant les prud'hommes a donne a l'idylle neo-feministe a laquelle Victoria Therame, toujours en service commande, ne manque pas de se raccrocher : » Pourtant c'est simple : il se passe aux Editions Des Femmes une chose qui n'a jamais existe ailleurs, une mini-societe qui fonctionne autrement, sans hierarchie, sans organisation, corsetee, un groupe de femmes qui travaillement autrement une liberte agissante, un germe de nouveau monde, le petite bourgeon vert, une breche dans la ville… » Il doit effectivement s’en passer des choses dans ce petit « nouveau monde » pour que « le petit bourgon vert »  se change soudain en trique pour faire taire toutes les femmes qui ne sont pas la ligne, pour discrediter tous ces « enemis non-naturels » comme Victoria Therame designe dans sa servilite naive les « autres groupes de femmes ». Mais que l’on rassure tout cela n’est vraiment pas la faute Des Femmes mais d’une simple prostituee chez qui on avait d’ailleurs decele « des phantasmes de prostitution »  et il qui on avait eu la generosite militante de proposer une analyse (Le Monde du mai 1977, Le licenciement de Barbara) pour venir il bout de sa dissidence.

 

  Ainsi, desireuses de feminiser le vocabulaire les neo-feministes ont reusssi sur un point : elles peuvent se targuer aujord’hui d’avoir leurs katangaises – Barbara, Monique Pitton. Ouvriere chez Lip, Erin Pizzey, animatrice d’un centre d’accueil pour femmes battues il Londres, toutes trois attaques en diffamation par la librairie Des Femmes (Charlie-Hebdo  26 mai 1977, «  Salades », Sylvie Caster) – comme se fut la honte de mois de mai 1968 d’avoir invente le mot au masculin et de s’etre si facilement desolidarise de ceaux qu’il designait. Apres de telles affaires, parmi d’autres tout aussi glorieuses pour la cause des femmes, je voudrais encore pouvoir partager la conviction passionee de Louis Michel sur l’avenir du combat feminin :   « Si elles allaient vouloir gouverner ! « Soyez tranquiles ! Nous ne sommes pas assez sottes pour cela ! Ce serait faire durer l’autorite ; gardez-la afin qu’elle finesse plus vite ! » (Memories, ed. F. Roy, Paris, 1886, t. 1, p. 107.) Peut-etre ne devrais-je pas me laisser trop vivement impressioner par le spactacle accablant de quelques femmes de lettres en mal de celebrite quand les unes, vieillissantes, decouverant il point nomme les beautes d’un feminisme dont elles ne s’etaient guere soucie jusqu’alors et quand les autres, piaffantes de ne pas rater leurs premiers tours dans l’arene litteraire, portent avec ostentation le dossart de l’ecurie en vogue. C’est d’avoir vu dans la vie, aux prises avec la pire des realites, Marie Ferre, Mme Pauline, Mme Meurice, Jeanne B, Paule Minck., Maria A., Julie L., Andree Leo.. que Louis Michel est si confiante dans l’avenir. Je ne doute pas qu’il y ait aujourd’hui un peu partout desfemmes « prenant tout simplement [leur] place il la lutte sans la demander » (Louis Michel, p. 104) : je doute seulement qu’elles rejoignent les rangs neo-feministes, ou, s’y seraient-elles fourvoyees, qu’elles y demeurement longtemps, se revoltant l’impudence de qulques-unes il vouloir regenter leur sensibilite, leurs elans, avec la meme autorite jalouse que le triste ribambelle de palotins phallocratiques evoques par Louis Michel : « Des gommeux, des fleurs de gratin, des pschutteux, des petits-creves enfin, jeunes ou vieux, droles, cretinises par un tas de choses malpropres et dont la race est finie » , mais qui n’en soupesent pas moins « dans leurs pattes sales les cerveaux des femmes, comme s’ils sentaient monter la maree de ces affames de savoir, qui ne demandent que cela au vieux monde : le peu qu’il sait  » (p.106). Ironie de I'histoire : a voir la pretention mensongere de ce qui se fait et s'ecrit au nom des femmes, it faut bien admettre que cette brochette s'enrichit dangereusement d'une coloration feministe pour ne pas dire feminine. Avec le meme mepris, on continue de jouer a la balle avec le cerveau des femmes. Et les figurants aurient-ils change de sexe, que l’enjeu de la partie est reste le meme.

 

 Jusqu'a quand assisterons-nous encore a ce spectacle deprimant ? C'est a toutes celles dont le desespoir ne s'epuisera ni dans la vociferation de quelques mots d'ordre haineux ni dans les miasmes d'une sororite beate que je m'adresse, encore persuadee, malgre les consternantes demonstrations de ces dernieres annees, que « les femmes, quand la chose vaut la peine de se battre, n'y sont pas les dernieres ; le vieux levain de revolte qui est au fond du coeur de toutes fermente vite quand le combat ouvre des routes plus larges, ou cela sent moins le charnier et la crasse de bitises humanes » (Louise Michel, 106). C'est a toutes celles-la, deniant par l'ampleur de leur revolte le discours des bureaucrates de la sensibilite neo-feministe que nous devrons  peut-etre de pouvoir mesurer du plus profond de la misere feminine « combien certains ronds-decuir ont du gout pour l'heroisme [ou le malheur] des autres » comme l'a remarque, il y a deja bien longtemps, Severine. La relecture de ses Pages qu'elles disent Rouges nous permet d'ailleurs de voir que les choses n’ont guere change puisque les « phantasmes de prostitution » de Barbara, decouverts au bon moment par le « tribunal » de la librairie Des Femmes, semblent sortir de la meme veine que ce compte rendu de la fusillade de Fourmies qui a suscite l'indignation de la jeune maitresse de Jules Valles:

 « Au premier rang, et parmi les morts, it y avait, on peut bien le dire maintenant, des femmes de moeurs fort legeres.»

  « Un point, et c'est tout. La conclusion charmante - s'impose d'elle-meme : le malheur est bien moins horrible, la catastrophe bien moins navrante, le sous-prefet Isaac bien moins a huer, puisque les victimes n'etaient pas des rosieres!  » (Pages Rouges, Choix de mortes, 244, ed. Simonis Empis, 1893.)

 

 Vivent done encore et toujours les putes, les folles et les femmes de moeurs legeres, figures traditionnellement emblematiques de la misere feminine et d'autant plus emblematiques qu'on les represente toujours muettes pour les brandir comme epouvantail ou comme image sainte, suivant les fluctuantes necessites de l'ideologie. Il est desormais acquis que la revolution neo-feministe ne leur donne la parole que pour mieux la leur reprendre. Et s'acharneraient-elles a la garder, qu'il suffit de les asphyxier avec la fange dont on modelait tout a l'heure les plus toutchantes dentelles de douleurs. O eternelles  « bouches vaginales et muettes »  qu'on sait si bien faire parler ou taire en leur appuyant sur le ventre ! La pression militante ne differe pas de la pression parentale ou sociale, on attend toujours qu’elles dissent « Maman ». Mais j'y reviendrai.

 

 En attendant, je peux deja supposer qu'on me reprochera au passage de m'etre referee ici a Severine : on lui trouvera le tort d'avoir aime passionnement et de reconnaitre a celui dont elle a partage la « vieillesse vagabonde » :  «Vous m'avez appris a voir, a entendre, a mediter... » (Pages Rouges, Avertissement.) Pourtant, dans ses yeux de noisette incendiee dont l'insolence joyeuse vient embraser les paillettes sombres de son corsage, je vois briller ce « dandysme revolutionnaire » qu'elle attribue a Felix Pyat, a Eugene Sue, a Gustave Flourens qui, dans leur lutte contre le vieux monde, savaient aussi trouver « les femmes jolies, les corolles exquises, le vin genereux, la musique ensorcelante... » (p. 76). Et n'en deplaise a nos pleureuses professionnelles, it s'agit la de la meme necessite lyrique que illumine de l'interieur la revolte de Louise Michel ou de Flora Tristan. Dans la qualite du regard que l'une porte sur les forets de Caledonie, l'autre sur la nuit de Londres, tient tout l’enjeu de leur revolte.

 

 De la couleur d'un ciel dependent parfois toutes nos raisons de vivre ou de mourir : de le percevoir et de le transmettre, certains denudent la source vitale de la revolte en ecartant les artifices ideologiques qui nous la derobe : « Est ce que tout ne tient pas a tout ? N'est-ce pas entraver le developpement humain et le developpement de sens nouveaux que de ne pas proceder par des vues generals » (Louise Michel, 129.) C'est en cela que reside sans doute ce « dandysme revolutionnaire » dont parle Severine : scandaleusement naturel, il tiendrait du defi a reconnaitre, en depit de tout, le luxe de la vie, la on elle n'est pas forcement avilie. Force m'est de constater que ce dandysme-la fait cruellement defaut aux neo-feministes, preoccupees jusqu'a l'obsession de passer pour les chevresemissaires de la feminite malheureuse, moins sans doute  « par le delabrement voulu de leurs nippes, ou la malproprete savamment combinee de leurs mains » a quoi Severine reconnait « les farceurs de la revolution » (p. 77) que par une fievre a endosser a tout prix, fut-ce celui du mensonge, toutes les miseres de la condition feminine. Ce qui ne revient pas au meme mais au pire puisque la mascarade s'est interiorisee. A croire que ce genre d'indecence serait une qualities pecifiquement feminine, mais je me trompe quand c'est seulement le fait d'une poignee de bureaucrates.

 

 

 

 

 

 Je peux convenir que s'elever ainsi contre ce qui semble augurer d'une nouvelle exploitation des femmes par les femmes ne resout pas pour autant l'exploitation institutionnalisee des femmes par les hommes. Je pretends pourtant que le discours feministe actuel ne fait que retarder le moment ou les femmes se feront libres, en ce qu'il les trompesur leur realite.

 

 Mais quelle est donc cette realite ? Bien evidlemment celle que les hommes leur ont faite et que les neo-feministes ne se font pas faute de denoncer avec l'enflure verbale que l'on sait; mais aussi tout ce que chacune a consenti, consent a perdre jusqu'a ce que de sa vie it ne reste plus que le tres vague pointille de la succession de ses enfants, de ses maris, voire de ses arrants. Ne serait-il pas temps de dire aussi que l'exercice d'un pouvoir masculin qui aurait aujourd'hui le privilege de recouvrir toutes les noirceurs est autorise par ce consentement a Ia banalite, au lieu d'inciter les femmes a decouvrir le puits de merveilles qu'elles seraient naturellement ? N'est-ce pas condamner la belle au bois dormant a dormir eternellement d'un sommeil de plomb quand, tout en la dissuadant d'attendre le prince charmant, on l'encourage a s'en remettre a la toute-puissance hypnotisante d'un neo-feminisme charmeur ? De cette realite-la qu'il est, en depit de tout plesse interessee et j'y insiste, donne a chacune de trouver ou de perdre dans la discontinuite d'une vie sensible qui vient sans cesse inquieter le mecanisme des livrees et des roles, le  neo-feminisme n'en parle jamais pour la simple raison qu'il ne cherche qu'a promouvoir un nouvel echantillonnage de roles et bien evidemment de livrees a decorations clitoridiennes pour ses plus fideles serviteuses. On ne sera pas surpris outre mesure que, de la feminite primordiale a la vie et le feminite militante, en passant par la feminite souffrante, ces roles aient en commun de nous etre reveles sous une lumiere outragement positive.

 Jusqu'alors ange ou demon, la femme accede aujourd'hui a la felicite de n'etre qu'un ange, mais un ange qui possede la particularite de se presenter sous la forme d'un vagin aile. Du vagin dente au vagin aile, en ce qui concerne la realite feminine, j'avoue ne voir guere de difference. Et puisqu'on nous parle de revolution, je pourrais accorder qu'il s'agit la d'une revolution dans le costume, mais sans plus. D'apparaitre aujourd'hui sous une debauche de fanfreluches organiques, la feminite reste tout aussi betement mysterieuse, la maternite tout aussi stupidement triomphante, le desir feminin tout aussi derisoirement maquille. Les tristes roles inherents a cette misere, le neo-feminisme peut se flatter de les, avoir mis au gout ou plutot au degout du corps, qui caracterise cette fin de siecle. Je sais que la vie s'invente toujours contre ces roles que la plupart, comme d'habitude, acceptent avec une docilite frivole, ou dans lesquels certaines, comme d'habitude, vont se glisser avec une sou l'immense desarroi sensible de toutes celles que la realite de leur misere ou de leur desespoir detourne de la frivolite ou du cynisme necessaires pour etre de ce jeu-la. Comme elles, j'ai la farouche pretention de me situer ailleurs. Et j'ai d'autant rnoins de peine a le dire que je crois deceler le rneme ecart entre la nuit sourde, eclatante, convulsive, morne, etoilee, dechiree, dechirante, ou chaque femme decouvre sa vie, qu'entre ma vie et les discours neo-feministe.

 Tout d'abord, je suppose ne pas titre la seule a me sentir quelque peu decontenancee quand on me demande, par example « d'articuler ma nevrose sur la lutte des classes. » Je croyais en avoir fini avec la petite enfance et les affres dans lesquelles me plongeait le demantelement d'un baigneur en celluloid. Pourtant, cette phrase entendue dans un cafe provoqua un tel desarroi chez la jeune recrue a laquelle ce discours s'adressait que je me crus revenue vingt ans en arriere ; tout comme moi avec le baigneur, elle peinait a placer a l’endroit voulu la jambe rose de sa nevrose sur le corps dodu et fuyant de la lutte des classes pour ne rien reconnaitre d'elle et des autres, apres quelques cinglants retours d'elastiques ideologiques, dans le monstre sans queue ni tete qu'on la felicitait d'avoir engendre et qui lui echappait des mains de stupefaction.

 Reflexion faite, j'en suis venue a comprendre mon affolement retrospectif tout aussi inutile que celui de cette jeune personne entrevue par hasard. Faute d'avoir pris connaissance des tex tes de reference, nous ignorions tout, l'une et I'autre, des eclaircissements que nous apporte le discours neo-feministe sur notre situation dans le monde. A tel point que la si problematique articulation de notre nevrose sur la lutte des classes devient un jeu d'enfant quand on apprend que : « les nantis rates sont durant tout le temps de leur station sur L'Echelle d'actifs aspirants au nantissement. Les quelques rebelles (...) preconisent une montee collective sur une echelle collective et le coude a coude pour mettre fin au corps a corps et a la proliferation des echelles privees »  (Michele Causse, L'encontre, p. 132.)

 

 Ces perles, je les releve moins pour m'amuser - un peu quand meme - a sertir leur betise que pour representer a quel point de non-retour le discours neo-feministe theorique (?) ou lyrique (?) reussit a fonctionner a vide. Ce que ne craint pas d'ailleurs de nous reveler avec superbe l’equilbriste textuelle precipitee :

  «  Mon manuscrit a un defaut : it est difficile et it ne s'adresse qu'aux femmes. Il est aussi politique.

 « Or toutes les femmes peuvent le lire. Meme celles qui n’en decoderont pas le langage com prendront ma these. » (Michele Causse, Avertissement a L’Encontre, Catalogue des Editions Des Femmes. C’est moi qui souligne.)

 

 La je comprends que si je ne comprends rien a cette grimpette codde, aucune importance ; it suffit de croire en bloc au bien-fonde de la parole neo-feministe, la reside le secret de la comprehension. Je n'ai pas oublie que « l'eau de Lourdes peut depanner une auto » (Picabia), mais ce genre de miracles n’en continue pas moins de m'echapper quand je considere la realite que leur mirobolance sert a effacer : pas plus mon corps que celui des autres femmes n'est « pris dans le langage » comme voudrait nous en coinvaincre ce petite chef-d’ouevre de naturel contorsionne, intitule O Maman, baise-moi encore ; pas plus ma vie que celle des autres femmes n' «halete» , n « allaite» pour laisser «couler le lait» ou « voler l'ecriture » (Helene Cixous, Avertissement a Souffles) ; enfin si « la femme ne se ferme pas » (Cixous), la bouche neo-feministe non plus, s'ouvrant de plus en plus sur l'ecart d'une parole qui, de se vouloir primordiale, n'a plus aucune prise sur la realite, quand meme historique, ou les femmes comme les hommes sont plonges.

 

 J'affirme que cet ecart est politique, en ce sens qu'il est atrocement reel comme le fosse qui s'est creuse entre les militantes feministes et les accusees du proces de Bobigny, au moment ou il etait question d'en preparer collectivement la defense : les unes n'arguaient-elles de l'avenir, de Ia radicalite du mouvement quand les autres, comme le rapporte Gisele Halimi dans La cause des femmes, etaient en train de jouer leur liberte tres concrete, leur vie tres concrete ? Il ne saurait I'eternel divorce entre la theorie et la pratique. Cet ecart est inherent a L'affolante blancheur qui nivelle aujourd'hui le paysage feministe. Et si l'on peut applaudir au demantelement du couple mere-putain qui partageait juqu'ici l'image de la femme avec la rage du dualisme judeo-chretien, on ne saurait beaucoup se rejouir de voir le neo-feminisme lui substituer le couple sorcieremartyre qui unifie peut-etre la feminite mais a la lumiere eblouissante et antiseptique d'une innocence absolue.

 

 Comme les entreprises de virginisation forcenee ne sont jamais gratuites (voyez les anciens et les futurs staliniens dans les pays occidentaux), je m'interroge quand j'entends ces « jeunes nees » de la derniere averse neo-feministe nous « L'Histoire? raconter l'histoire a leur facon : Celle du sang verse... Ce n'etait pas nos actes. Nous venions de l'aube, nous venions du commencement  et nous etions celles qui donnaient, qui nourrissaient, qui soignaient la vie et qui n'ont eu, ou pu garder, aucun moyen d'empecher que la vie fut detruite, gaspillee, ensanglantee, par la rage barbare des hommes que le savoir, paradoxalement, n'arrachait pas a l'ignorance, comme si les valeurs dites superieures devenaient complices de la sauvagerie.  (Chantal Chawaf, Sorcieres, n° 3, p. 6.) Qu'y puis-je ? Je n'ai pas le mauvais gout de m'emouvoir a cette evocation de la feminite en Armee du Salut qui se debande. Mais l'aurais-je, qu'il me serait encore difficile de I'etre compatir a cette connerie larmoyante, a voir ces brebis belantes - qui donnent, qui nourrissent, qui soignent la vie du bout de leurs plumes enchantees - s'autoriser de cette blancheur immaculee pour noircir, dans le tremoussement de leur generosite existentielle, tout ce qui est masculin. Afin que l'on se represente le typhon de stupidite qui nous menace, stupefaite, je laisserai la parole a Christiane Rochefort dont l'humour ne semble pas avoir resiste a ce virus de virginisation par la femellitude « Nous voici a present colonisees en voie de decolonisation : nous n'avons pas participe a l'entreprise de conquete, de violation, de viol, de massacre de la Terre, accomplie par l'Homme - et voici que le sens, longtemps pretendu generique de ce terme, apparait dans sa precision, se revele reel : it s'agit bien de l'homme, au sens restreint. » (Christiane Rochefort, in Regards feminins, Anne Ophir, p. 90.) Au risque de passer pour une ennemie de sexe qu'il faut ecraser, je ferai quand meme remarquer qu'il existe certaines langues ou cette argutie linguistique est impossible, du fait meme que l'on recourt a des mots different pour designer L’homme et l’etre humain.

 

 Mais peu importe, de telles litanies infectent la litterature feminine des dernieres annees avec une telle constance dans la debilite que je m'arreterai a ces deux exemples. En d'autres temps, en d'autres lieux, ne parut-il pas necessaire de tout ravaler avec la meme ardeur pour lacher des meutes de heros positifs sur tous ceux dont l’ombre inquiete venait interroger la blancheur mortelle d'un monde nouveau ? Ce serait la la maladie infantile des opprimes ne voulant plus l’etre? C'est possible, mais it y a des maladies infantiles qui laissent de graves sequelles une fois la croissance terminee et, en premier lieu, ce genre d'infections psychiques qui metamorphosent curieusement les opprimes en oppresseurs. Je peux comprendre que d'avoir trop longtemps ete niees, humiliees, baisees, violees, depossedees, les femmes partent aujourd'hui a la recherche d'une integrite primordiale. Mais je comprends moins qu'elles pretendent la trouver dans l'image pure et sans tache d'une feminite mensongerement positive parce qu'absolument positive. Ceci dit, j'ai pleinement conscience de me livrer ici a une activite de sabotage dont on ne manquera d'ailleurs pas de m'accuser. Et voila qui nous ramene a n'en pas douter aux fameuses priorites de la lutte.

 

 

 

 

 Comme it arrive parfois que, de priorite en priorite, on ait un jour la priorite de se retrouver dans un camp ou dans un asile psychiatrique, je Femmes s'entetent, je tremble. Non parce que  « les sorcieres sont de retour » ainsi que se plaisant a l'annoncer les feministes italiennes, mais parce que je vois s'agiter sous le pret-a-penser de cette sorcellerie de masse plutot I'ombre de l'Inquisition que les feux follets de la revolte illuminant les landes du grand refus. Une fois encore, on pourra croire que j'ai la facheuse tendance de dramatiser les inevitables exces d'une lutte pourtant legitime. Seulement, quand j'entends les feministes italiennes, qui en cela ne different pas de leurs « vouloir » changer le monde , « d'un point de vue de femme » (le Nouvel Observateur, n° 633, « la revolte des mamas »), j'ai froid dans la nuque. Et ma nuque devient de plus en plus sensible quand on nous rapporte dans le meme journal ce que « dix mille femmes hurlent » a Rome le soir du plaires tout entieres eclairees par ce 27 novembre dernier : « La lune blanche luit sur les toits, mes soeurs. Prenons nos lanternes et nos lumignons, parcourons la ville hostile, denonentendent cons la violence que nous fait ce monde masculin. Nous sommes un autre pouvoir. Nous sommes le nouveau pouvoir qui monte. Nous te liberons o ville, nous te libererons, o male enchaine par l'exploitation que to nous fais subir. »

 

 Je n'insisterai pas sur la nouveaute de la rengaine inlassablement vociferee des qu'il se trouve des liberateurs en mal de pouvoir. Mais je voudrais savoir par la vertu de quelle sorcellerie, « pouvoir qui monte » serait salvateur, alors qu'on ne cesse de nous repeter par ailleurs que le desir malsain de pouvoir et de violence des hommes est au cceur de tous les problemes » (Les Femmes s’entetent p. 209). Peut-etre, existe-t-il deja une brigade speciale de neo-feministes pour faire comprendre aux sujets recalcitrants qu'il y a pouvoir et pouvoir, comme je n'arrive pas a comprendre qu'il y a police et police, armee et armee. En attendant cette explication que je n'aurai pas, je me resigne a avancer plus avant dans la nuit de l'obscurantisme neo-feministe pour savoir cc qui se dissimule sous cette interrogation en suspens : si les femmes peuvent aujourd'hui reprocher aux hommes d'avoir fait tourner le monde « d'un point de vue d'homme », comment peuvent-elles pretendre liberer les « males » avec elles « d'un point de vue de femme » ? N'y aurait-il pas la comme une contradiction theorique qui, dans la pratique, leverait toute equivoque sur I'ampleur de l'horizon neo-feministe ?

 

 A cet egard, la plupart des actions exemplaires  tout entieres eclairees par ce « point de vue de femme » laissent les plus grands doutes sur la facon dont les feministes d'aujourd'hui entendant « changer le monde. » Une vingtaine d'annees apres que Jean-Pierre Duprey - lui qui disait: « un geste de la vie me ferait rire » soit tout simplement alle pisser un jour sur la flamme de I'Arc de Triomphe, aneantissant, consciemment ou non, peu importe, le feu trompeur de la patrie, de la nation, de la guerre, qui se nourrit en plein Paris du corps d'un individu anonyme, donc  de n'importe quel individu, les feministes parisiennes n'ont rien trouve mieux a faire que d'aller deposer une gerbe de fleurs a la femme du soldat inconnu. Clitoris en tete, elles ont remonte les Champs-Elysees, sans doute pour montrer quelles anciennes amazones elles pourraient faire, revant deja a leur futur sein de bois. Je ne m'aventuerai pas a scruter l'eau trouble de leurs motivations reelles. Je poserai seulement une question : avant d'en venir a cette avilissante recrimination a la patrie non reconnaissante, n'aurait-il pas mieux valu, « d'un point de vue de femme » s'entend, se demander d'abord si la sublime femme du soldat inconnu n'avait pas d'abord ete une de ces salopes qui envoient les hommes a la guerre la fleur au fusil, ou qui ne font rien pour empecher que l'homme avec qui elles vivent participe de quelque facon que ce soit a la tuerie collective? Dommage, dommage aussi que ces feministes n'aient pas eu l'idee d'eteindre le feu patriotique a la maniere de Duprey, car c'eut ete l'occasion de reprendre possession de leurs jambes-objets pour en fair un arc de honte qu'on n'aurait pas oublie ; dommage enfin qu'elles n'aient pas trouve bon de collecter des fonds pour leur mouvement comme ce genial escroc qui, ces dernieres annees, a fait de maison en maison une tres fructueuse quete pour la meme femme du soldat inconnu. Mais comme j'imagine deja le choeur des vierges en treillis surgissant pour me rappeler qu'on ne rit pas avec ces choses-la, je m'empresse de revenir a un sujet autrement important pour la lutte des femmes.

 

 Voyons donc de quelle lumiere ce fameux  « point de vue de femme » eclaire le probleme du viol dont les femmes sont directement les victimes et dont elles seules peuvent temoigner. La encore, cette lumiere me parait pour le moins vacillante, en depit des moyens mis en oeuvre pour nous faire croire qu'elle seule peut faire le partage entre le bien et le mal. S'il appartient a toutes les femmes d'etablir la realite criminelle du viol trop souvent evalue avec une extreme complaisance par la justice mais aussi par I'opinion generale, leur appartient-il vraiment de livrer les violeurs a un systeme judiciaire qui, a les en croire, est garant de tout ce contre quoi elles pretendent s'elever ? Comment oublier que c'est la meme justice qui condamne avortees, avorteuses et violeurs et qui les condamne egalement quand ni les unes, ni les autres ne disposent d'assez de moyens ou d'appuis pour que de tels delits ne fassent pas l'objet d'une poursuite en justice ? Comment soudain s'en remettre aux instances repressives d'un pouvoir qu'on dit phallocratique quand le viol constitue la manifestation la plus fruste et la plus miserable de ce meme pouvoir ?

 

 A la tres louable ambition des feministes italiennes de vouloir faire de chaque viol  « un proces contre l'Etat » repond en fait une toute autre realite a en juger par l'ouvrage de Susan Brownmiller qui fait autorite sur la question et dans lequel on peut relever des declarations feministes de ce genre : « Je ne suis pas de celles qui emploient le mot revolutionnaire a la legere, mais l'integration totale des femmes dans les services de police - et par totale j'entends 50/50 pas moins - est un but revolutionnaire de la plus haute importance pour les droits des femmes »; ou encore : « J’e veux faire remarquer ici que je suis de ceux qui considerent une peine de prison comme une solution juste et legitime au probleme de l'activite criminelle, la meilleure solution que nous ayons aujourd'hui comme chatiment civilise et pour exercer un effet preventif contre de futurs crimes. » Est-ce cette foret de matraques et de barreaux qui nous garantit la nouveaute radicale du paradis neo-feministe qu'on nous promet ?

 

 Etrange « point de vue de femme » qui consacre la rupture du discours neo-feministe avec la realite vecue par les unes et les autres, fut-elle la plus sombre. Car si les feministes d'aujourd'hui appellent a recourir a la justice en cas de viol - ce dont on ne pourrait leur faire veritablement grief sans etre amene a couvrir un etat de choses scandaleux, c'est donc qu'elles separent en fait pouvoir et machisme que leur discours s'efforce neanmoins de confondre systematiquement. Et voila qui peut nous instruire sur la nature et la fonction du discours feministe actuel, qui, dans le cas precis du viol, contribue a obscurcir considerablement le probleme. Celui-ci est trop grave pour penser que l'enfermement des violeurs puisse effacer quoi que ce soit de la destruction physique mais aussi psychique et sensible des violees : « Nous etions si desesperees que nous avons meme pense nous suicider , » racontent Araceli Castellano et Anne Tonglet, violees en aout 1974, alors qu'elles campaient au bord d'une plage pres de Marseille.II y a d'abord urgence pour les femmes a rejeter la malediction judeo-chretienne de la chair qui les a fait jusqu'ici supporter silencieusement la honte d'avoir ete violees, c'est-a-dire de n'etre plus rien d'autres que le corps du delit, au sens le plus trivial du terme.

 

 Mais, pour ce faire, it faut que la rigueur de leur temoignage empeche de substituer a l'ideologie qui accable la victime pour excuser ou meme glorifier l'agresseur, une nouvelle ideologie qui denonce l'agresseur pour exalter la victime. De leur experience de la souffrance, les femmes savent que le malheur ne sert a rien, ne nous apprend rien, sinon de tout mettre en oeuvre pour l'empecher. Et autant it me parait necessaire que les femmes brisent la conspiration du silence qui favorise la pratique du viol, autant je ne peux admettre qu' « en regard de ces temoignages, le viola » apparaisse « clairement comme une tactique terroriste utilisee par quelques hommes mais servant a perpetrer le pouvoir de tous les hommes sur touter les femmes » (Cahiers du GRIF, « Violence » n° 14-15, p. 103). Je regrette beaucoup, mais d'etre femme et violee n'autorise en rien a recourir a la commodite expeditive du principe de responsabilite collective auquel se refere depuis toujours le discernement totalitaire. Ai-je bien mauvais esprit, mais quand se camouflant sous les drapes de la douleur, on enonce la loi psycho-sexiste suivante: Si tous les hommes ne violent pas les femmes (...),tous beneficient de ce que certains le font », je ne peux m'empecher de penser au « toutes des salopes » qui a connu la fortune qu'on sait. Et a voir les neo-feministes vouloir placer ainsi leurs pions sur le lamentable echiquier generique, j'ai comme l'impression que de ce fait, les femmes qui ont ete reellement violees sont condamnees a disparaitre une a une dans l'obscurite de leur souffrance. Car sinon, pourquoi le discours neo-feministe finit-il toujours par presenter le viol comme le modele implicite de tout comportement masculin, par reduire celui-ci a sa plus derisoire negativite, alors que le viol rend compte d'une reduction analogue de la feminite qui outrepasse insupportablement la notion meme de femme-objet?

 

 Je m'explique: avec le viol et ses representations imaginaires, c'est une notion de femme-lieu qui s'installe au prix d'un aplatissement definitif de la feminite en zone dangereuse. Excusable de toutes les folies serait done celui qui s'en approche : on sait que tout violeur pretend a un moment ou a un autre avoir ete provoque et que ce systeme de defense est classiquement des plus gratifiants, dans la mesure ou l'opinion, resultat de deux mille ans de christianisme, y puise generalement le plaisir veule de se retrouver en pays connu. Le progres dans ce domaine semble aller dans le sens du pire puisque quand it devint difficile de mettre en doute que Anne Tonglet et Araceli Castellano avaient ete victimes d'une agression caracterisee, on ne leur reprocha pas « d'avoir ete violees, mais d'etre homosexuelles. On nous juge, on nous condamne et certains vont meme jusqu'a penser que nous sommes pires que les violeurs » (Interview donnee a Marie-Claire, n° 294.)

 

 Pour ma part, je ne sais a qui, des violeurs ou des employeurs de ces jeunes femmes qui arguerent de tels arguments pour les priver de travail a la suite de cette affaire, it faudrait attribuer la palme de l'ignominie. Dans un cas comme dans l'autre, la femme n'est meme plus un objet, avec ses contours, voire ses particularites ; elle est le lieu indefinissable de la malediction de la chair. Il revient a la tradition feministe d'avoir denie cette topographie maudite qui blanchit la virilite en marche de toutes ses noirceurs, du seul fait que la feminite s'etendrait comme un lieu piege d'avance. Et c'est pourquoi je m'etonne que le neo-feminisme ne trouve rien de plus a opposer a la tres reelle criminalite machiste que les terres vierges d'une innocence de principe. Mais it s'agit la d'un point si fondamental de l'ideologie neo-feministe qu'on le voit tout naturellement surgir m eme sous la plume de celles qui sont chargees d'instruire les masses oisives. Je n'en veux pour exemple qu'une des inoubliables diatribes de Benoite Groult qui a depuis quelques mois fait de l'entrisme neo-feministe au magazine Marie-Claire: « On nous parle beaucoup de certaines categories, exclusivement masculines, bien sur : les immigres, les handicapes, certains pauvres pervers, meme, qui auraient besoin, dit-on, d'infirmieres specialisees. (...) Il est vrai que leur situation doit poser certains problemes. Mais ce sont LEURS problemes. Its ne doivent pas se resoudre aux depens de femmes innocentes (c'est moi qui souligne), sacrifices a l'equilibre sexuel de tel ou tel groupe d'individus. »  (Marie-Claire, n° 295.) Quoi qu'on puisse en penser, les lectrices innocentes qui ont lu ces lignes, ne sont pas sacrifices au handicap mental de Benoite Groult, mais a celui qui regit le neofeminisme. Le nivellement noir devient nivellement blanc. A la fatalite criminelle qui ecartelait toute representation de l'univers feminin, succede aujourd'hui une fatalite de l'innocence qui etire indefiniment la revendication feministe pour l'etaler en imperialisme larmoyant.

 

 A voir les femmes du GRIF rassembler temoignages, documents et informations pour envisager le probleme de la violence sans vouloir en ignorer la complexite (n° 14-15), j'esperais qu'on allait eviter de tomber dans ce ridicule theorique de l'ideologie neo-feministe. Mais j'ai vite du dechanter des que j'ai pris connaissance des reflexions d’une certain Aline Dallier sur « l'image de la violence dans l'art des femmes » : a l'en croire, le principal merite des femmes mentionnees (et parmi elles Leonor Fini et Dorothea Tanning, c'est tout dire) serait d'avoir inaugure une hagiographie du martyr feminin. Ce qui, remarquons-le au passage, n’apporte guere de sang menstruel au moulin de la specificite feminine. ray, qu'il s'agisse de la Maternite grandguignolesque de Dorothea Tanning ou de la fausse-couche miniere de Frida Kahlo : « de gros cordages sortent de son nombril et la relient comme un boulet a un enfant mort-ne, squelettique et noir  » (p.114) ; qu'il s'agisse encore des Tampax usages qu'expose Gina Pane pour evoquer «le vagin douloureux d'ou sort non seulement l'enfant mais le  plaisir-douleur d'etre femme » (p. 115), et du drap tache de sang sur lequel s'exhibe Ana Mendieta, nul doute que ce soit ici le dessineur (et non le regardeur comme le pretendait Marchel Duchamp) qui fait ici le tableau. Et ce dessineur, c'est toujours, faut-il le preciser, le plus cruel spectre masculin qui inscrit sur les toiles comme sur les corps des tortures reelles ou symboliques infligees aux femmes  » (p.115).

 

  Ce detour par l'esthetique neo-feministe a au moins le merite de nous apprendre que l'univers feminin ne se blanchit que pour mieux mettre en valeur l'ecriture sanglante du principe masculin. Rouge sur blanc, on peut voir apparaitre le mensonge dont se nourrit le discours neo-feministe. Du viol, on retiendra la violence de la penetration pour etablir que toute penetration est violence faite a l'auto-erotisme feminin. Et pour qu'on se fasse une idee du degre atteint par cette casuistique sanguinolente, je laisse la parole a une des theoriciennes de la specificite feminine qui ne s'embarrasse guere de nuances pour affirmer avec l'aplomb de l'objectivite scientifique: « Le suspens de cet auto-erotisme s'opere dans l’affraction violente; l’ecartement brutal de ces deux livres par un penis violeur. » (Luce Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un. P. 24).

 

 A ce train, on peut esperer le deperissement prochain du neo-feminisme, quand ses adeptes auront decouvert l'effraction violente dans leur bouche de toutes les cuilleres et de toutes les fourchettes violeuses au moyen desquelles elles ont encore l'inconscience de s'alimenter. En attendant, la grande lessive ideologique bat son plein pour aboutir a de biens pietres resultats : l'horizon feminin a beau devenir de plus en plus grand, it n'en reste pas moins celui de la passivite, alors que noir ou blanc le heros phallique continue d'avancer au-devant de son ignominie comme autrefois au-devant de sa gloire. Rien n'a vraiment change, on a seulement trafique l'eclairage en inversant la place des rayons et des ombres. Et quoi qu'on veuille noun en faire croire, une illusion d'optique ne suffit pas a faire voler en eclats le moule des rapports humains.

 

 Aussi, je ne vois guere comment les bureaucrates neo-feministes, qui n'ont pas encore reussi a eliminer de leurs rangs les collaboratrices de sexe, aussi parce qu'elles se gardent bien d'assumer la coherence de leur delire comme T. - G. Atkinson ou Valeria Solanas ont l'audace de le faire, vont changer le monde  « d'un point de vue de femme » ; ou au contraire, je le vois trop bien: qu'elles se refusent ou qu'elles consentent a avoir des relations avec l’ennemi – relations strategiques, il va sans dire – l’invention de leur liberte se confond avec une deconcertante culpabilisation du monde masculin. Et il n'est pas jusqu'aux homosexuels, en depit des multiples formes de repression qu'ils suscitent, dont t'appartenance au sexe masculin se trouve reprochee comme en temoigne cette hallucinante Reponse des lesbiennes a leurs frères homosexuels:

«Hommes,

 « vous dont le nom designe a la fois le male et l’espece

 «  vous qui reinventez sans cesse le pouvoir

  «  pourquoi faut-il que votre langage evoque a chaque instant la domination et la violence? (...)

 «  Certes, it est equitable et necessaire de montrer que l'homosexualite se trouve en chacun. Pour cela, est-il indispensable, parce qu'on est un homme, de ne s'adresser implicitement qu'aux hommes ? » (FHAR, Rapport contre la normalite p. 80.)

 

 Chose qu'on ne saurait reprocher aux femmes en lutte, comme on a pu le voir ! Et on est d'autant plus heureux de constater que ces demoiselles Lapalisse, qui pourraient aussi faire grief aux musiciens d'aimer la musique, elles, ne font preuve d'aucun sexisme en declarant: « Le penis symbolise tour a tour le sceptre et la matraque. Tout cela, quel interet pour les femmes? Aucun. » Enfin, on remarquera sur quel imperialisme biologique ouvre leur ineffable largesse d'esprit quand elles concluent ainsi cette adresse a leurs « freres homosexuels: » : « OU EST LE PROLETARIAT? C'est t'armee des menageres. C'est le Continent Noir. C'est l'eternel Tiers-Monde: le peuple des femmes. » (p. 81.) Stupide « point de vue de femme » qui ne recule pas ici comme ailleurs a sacrifier a la competition phallocratique pour emporter la palme du malheur.

 

 Peut-etre comprendra-t-on, dans ces conditions, qu'il m'est encore une fois difficile de prendre Simone de Beauvoir au serieux quand elle affirme sans rire: « La pensee feministe n'a rien de monolithique. » (Les femmes s'entetent, p. 11.) D'abord, je doute fort qu'on puisse parlor ici de pensee quand les innombrables contradictions et incoherences du discours neo-feministe s'annulent les unes les autres pour renvoyer a une inquietante mystique de la feminite susceptible de conforter dans sa mesquinerie et sa suffisance ce fameux « point de vue de femme,» tout entier fonde sur la haine du masculin. Par ailleurs, le monolithisme n'exclut jamais la diversite formelle quand celle-ci sert a couvrir Ie mensonge de son unidimensionnalite. Voyez Ies choeurs sovietiques et aujourd'hui le choeur neo-feministe ou la multiplicite des voix moduler le meme theme : « Je ne suis pas raciste, mais je ne voudrais pas que ma fille epouse un homme. »

 

 Et c'est ici que ma repugnance au discours neo-feministe trouve sa raison d'etre : sous pretexte de denoncer tel ou tel crime commis envers les femmes, on ne me fera jamais croire a l'enracinement biologique de tour ces echafaudages rhetoriques qui ne surgissent semblables les uns aux autres que pour faire oublier qu'ils s'ecroulent les uns apres les autres autour de la perspective a-historique de ce « point de vue de femme.» Cette frenesie a construire, a occuper le silence, ne renverrait-elle pas a une peur du vide toute phallocratique, ou du moins ne reproduirait-elle pas les representations phallocratiques de la feminite ? De meme que la femme traditionnelle meublait compulsivement l'espace de sa maison, ornait compulsivement la surface de son corps, de meme la parole feminine me semble aujourd'hui occuper, orner, meubler, surcharger de ses propres echos, repetes a l'infini, L'espace du discours a la seule fin de le clore sur lui-meme.

 

 Alors, je comprends soudain ma difficulte a respirer dans les limites contraignantes de ce petit monde qui se confond a merveille avec le mondanisme faisande de son peintre officiel, Leonor Fini. Tout ce que j'aime des femmes y deperirait : cette liberte legere qui faisait rever Virginia Woolf d'une societe secrete, marginale, insaisissable, anonyme entre les femmes ; cette etrange rumeur vegetale qui monte des meditations de Lotus de Pafni... Inutile de continuer, cette nostalgie n'est pas de mise, bien que je ne puisse encore me resoudre a examiner, tout de suite, pourquoi et comment le neo-feminisme s'arrange a faire rentrer l'histoire dans le sexe de la femme comme un lapin dans un chapeauclaque. Je me leve pour voir Paris avancer dans l'evidence du petit matin : des femmes encore crepusculaires glissent entre des pelisses de jeunes lumieres. Lointaines et immediates, elles vont, n'ayant d'autre memoire que leur enfance silencieuce qui emporte le sillage des miroirs vers la haute mer de leur amour. Remontee avec le jour, la nuit transparait derriere les hublots de leur levres mauves, beiges, prunes ou noires. Leurs chevelures font la houle de la ville, devoilant et submergeant la rondeur de leurs petits cranes nacres pour les sauvegarder de devenir la cible « d' un couteau sans lame auquel manque le manche . » Je veux parler de l'agression rhetorique qui se fait sur la vie des femmes et de l'escroquerie fondamentale qui permet cette agression : je veux parler du terrorisme ideologique de la femellitude.

 

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JDANOV CHANGE DE SEXE

 

 

« A charge de revanche ; a verge de rechange. »

 

 Marcel Duchamp.

 

 

 Ne sommes-nous pas en mesure aujourd'hui de pouvoir reconnaitre la bete folle du totalitarisme a ses seductions faciles comme a ses empreintes grossieres ? Ne sommes-nous pas capables aujourd'hui de savoir depister, sans plus jamais s'y meprendre, l'odeur de mort qui flotte autour des souterrains de l'obscurantisme ou elle se terre ? Peut-etre, mais it me semble que cette assurance nous est en general acquise, seulement apres que nous ayons ete obliges de nous faire archeologues du malheur devant les accablantes pieces a conviction de ses passages. Et si une deconcertante unanimite se fait aujourd'hui pour denoncer les ravages des formes historiques prises par le stalinisme, c'est bien parce que la bete a d'autres ruses difficiles a devoiler tant qu'elles servent. Je la vois en effet plutot s'agiter ces temps-ci derriere les brousailles demagogiques d'un oecumenisme aussi rhetorique que strategique ou, parmi sa nombreuse progeniture, la portee neo-feministe s'ebat a loisir. Tachetee de rose et de noir, cette portee n'inquiete pas au premier abord. Les plus paternalistes des hommes vont meme jusqu'a lui preter les charmes de la delinquance juvenile. Pourtant, camouflee sous les plus tragiques dentelles de chair dont elle se pare pour desarmer l'ennemi, c'est la meme bete qui revient devastant jusqu'a l'indigence le monde ou elle prospere ; et par surcroit de malheur, ce monde etant celui historiquement occulte de la sensibilite feminine, le champ est Libre pour toutes les contre-facons possibles.

 

 Et pour commencer celle-ci qui fait remonter, le moins qu'on puisse dire, tres loin, l'origine du militantisme neo-feministe :

« Marie Cardinal: Ecrire, pour moi, c'est encore me battre. J'ecris mon corps. Je transpire beaucoup quand j'ecris.

  « - Annie Leclerc : En fait, tu te bats par necessite. Si to ne t'etais pas battue, meme dans point nomme pour occuper le devant d'une scene quelque peu deserte depuis dans le ventre de te mere, te n'existerais pas. Quand to dis que to n'as ete reglee qu'a vingt ans alors qu'a treize ans to avais deja l'air d'etre une femme, c'est aussi un combat. (Autrement dit, 199-200.) 

  Tout part de la et va y revenir. De sa vie intrauterine a son dernier colt, toute femme serait a elle seule la guerilla vaginale. Malheur a celle qui en douterait quand on ne manque aucune occasion de rappeler a chacune que « je dit nous »sans pour autant que nous dise jamais je. Nous voila en pays connu: le temps des masses conscientes revient a la mode par la grace muscle des stakhanovistas de la femellitude.

 

 A croire que l'ideologie neo-feministe arrive a point nomme pour occupe le devant d’une scene quelque peu deserte depuis que l'intelligentsia en vue, escamotage apres escamotage, a reussi a convaincre son public de la mort de l'histoire, de l'homme, du sujet, du sens. De cette cretinisation par le vide, de cet applatissement du paysage consecutif a la volonte de le saisir dans un reseau de structures et de flux, l'apparition du petit monstre neo-feministe a ete favorise. On etait pret a tout lui pardonner du moment qu'il divertit. Et it divertit et divertit de plus en plus de travestir au feminin les aberrations ideologiques des cinquante dernieres annees avec lesquelles on avait reussi a se familiariser et meme a se familiariser un peu trop. Alors, Autrement dit ou le changement dans la continuite. Le neo-feminisme etait le cadavre exquis qu'on attendait. Bricole a partir des mues successives de la tentation totalitaire, it etait a meme de redonner a celle-ci un deuxieme souffle en meme temps qu'un deuxieme sexe.

 

 

 

 Que chaque livraison de la revue Sorcieres nous permette de contempler les spectaculaires resultats de cette delicate operation, ne doit pas nous faire oublier la mise au point difficile de ce totalitarisme hybride dont it fallait reussir a estomper ce qu'il ne devait pas a la tradition feministe et libertaire comme ce qu'il devait pas a la tradition feminist et libertaire comme ce qu’il devait aux modes intellectuals du moment.

 

 J’ai parle d’un «couteau sans lame auquel manque le manche » parce que c'est l'instrument que les neo-feministes semblent avoir choisi pour que la femellitude brille de tous les feux qui ne sont pas les siens. Elles n'ont pas tort : compte tenu de ce bluff initial, l'inexistence de l'instrument garantit son efficacite. L'avenir d'une illusion depend de la plus ou moins grande qualite illusoire des moyens avec lesquels on la fabrique. C'est pourquoi de ce couteau, je m'attacherai d'abord a examiner la lame inexistante mais neanmoins efficiente pour laisser croire que le monde incise sur son tranchant illusoire s'ouvre comme un fruit jamais ouvert.

 

 Subissons le charme de cette aurore, admettons un instant la virginite du regard neo-feministe qui s'ensuit. Juste un instant, le temps de s'aviser que cette virginite implique une devirginisation inquietante du paysage existant : on tranche, on separe, on dissocie, on pille pour avancer dans une nouvelle lumiere. Stupefiante devirginisation qui pour paraltre justifiee, devra etra scientifique ou n’etre pas. Et c’est effet, la qu’a besoin du couteau, besoin totalitaire par excellence de maitriser le tranchant de la loi scientifique. En effet, quand bien meme d'etre usurpee, l'arme scientifique perdrait, avec son tranchant, toute realite, elle n'en demeure pas moins susceptible d'avoir une fonction fetiche puisque son irrealite est la condition necessaire de cette fetichisation. D’ou l'acharnement totalitaire a brandir ce couteau sans lame: si l'instrument de la verite peut servir le mensonge, c'est la preuve scientifique que l'illusion est complete et elle l'est car cette lame inexistante tue, parfois.

 

 Evidemment avec le neo-feminisme, nous n'en sommes pas la mais it est de multiples fagons d'attenter a la vie. A commencer par cet etrange lapsus qui amene le neo-feminisme a pointer cette lame inexistante contre lui-meme. Car enfin cette exigence d'un enracinement scientifique ne Iaisse-t-elle pas voir en creux chez les neo-feministes le meme desir de « mise a la question de la nature  » qu'elles ne se privent pas par ailleurs de reprocher a la pensee scientifique ? Comment oublier tout d'un coup que, de Kant a Claude Bernard, le meme fantasme de violence rythme la demarche scientifique : « L'experimentateur doit forcer la nature a se devoiler, a-t-on l'experimentateur force la nature a se devoiler en l'attaquant et en lui posant des questions dans tous les sens. » (Claude Bernard, Introduction a l'etude de la medecine experimentale, p. 39.) De ne pas experimenter a proprement parler, le neo-feminisme n'echappe pas a cette problematique et a fortiori quand it trouve sa raison d'etre a ne pas poser les questions dans tous les sens, mais dans un seul sens. Alors plus que jamais, la lame n'a d'existence que par la blessure qu'elle occasionne, la violence fantasmatique s'accroit d'etre reduite a se manifester compulsivement sous la forme du viol. Et le seul fait que la virginite du regard feminin doive etre payee par cet acte d'allegeance fantasmatique a la pire des pratiques phallocratiques nous permet d'augurer de la specificite de ce regard, fat-il scientifique et surtout quand il se veut scientifique.

 

 Alors tout recommence, avec cette contrefaqon en plus: a trop se vouloir aphallique, le neofeminisme s'epuise a chercher cette lame introuvable. Et ce serait pitoyable si ce n'etait dangereux car voila la porte ouverte a tous les forfaits intellectuels pour qu'un monde nouveau naisse quand meme d'un tres vieux mensonge: l'intolerable necessite de faire place nette, sans surtout se soucier des combats engages depuis longtemps sur cette place et encore moins de leur enjeu. A ce desormais classique escamotage de l'histoire, le neo-feminisme ne manque pas de sacrifier mais je suis frappee par le zele avec lequel it s'y livre. Sans doute est-ce l'inexistence, redoublee entre ses mains, de l'arme scientifique dont it se sert, qui l'amene a pratiquer ses coupes sombres jusque dans l'histoire feminine. Je n'en veux pour preuve que l'elimination systematique de toutes celles qui ont eu le maheur d'aimer avec une intensite hors du commun au point de modifier parfois le paysage sensible de leur epoque. Heloise, Julie de Lespinasse, la grande Mademoiselle, mais aussi Ninon de Lenclos, Caroline Michaelis, pour n'en citer que quelques-unes, sont purement et simplement effacees de la memoire des femmes. Et c'est en vain qu'on chercherait trace des femmes romantiques qui ont eu le tort d'aimer des hommes et de mepriser la virilite. Mais comment pourrait-il en etre autrement puisque leur seule existence comble l'orniere au fond de laquelle le neo-feminisme pretend trouver la justification scientifique de ses pretentions totalitaires ?

 

 Le moins qu'on puisse dire est qu'a cet egard, comme a beaucoup d'autres malheureusement, Simone de Beauvoir, embrochant avec une egale ardeur Montherlant, D. H. Lawrence, Claudel, Breton, Stendhal, sur le stylet de son intransigeance feministe, a fait ecole. Et comme je me refere ici a un des textes sacres de l'ideologie neo-feministe, je citerai la peroraison de cette revue des grands mechants hommes, en ce qu'elle est annonciatrice du discernement militant aujourd'hui de rigueur: « Nous pourrions multiplier les exemples : ils nous conduiraient aux memes conclusions. » (le Deuxieme Sexe, t. I, p. 382.) Ne serait-on pas en droit de se demander pourquoi ces exemples ont ete choisis si, en fin de compte, on nous apprend que leur choix n'importe pas ? Ce serait la faire preuve d'une naivete, seulement pardonnable a qui ignore que le neo-feminisme n'a qu'un tour dans son sexe. D'ailleurs, poursuivant, Simone de Beauvoir se charge vite de deniaiser le lecteur trop confiant : « En definissant la femme, chaque ecrivain definit son ethique generale et singuliere qu'il se fait de lui-meme. » (le Deuxieme Sexe, t. I, p. 382.) Lapalissade qui nous permet d'en conclure, d'apres la subtilite de l'analyse rapportee plus haut, que l'idee singuliere que Montherlant, D. H. Lawrence, Claudel, Breton, se font de la femme renvoie a l'idee generale que l'homme se fait de la femme. Ce qui est en soi deja aberrant mais n'en constitue pas moins un progres sur Simone de Beauvoir, s'efforcant de definir la femme, non en fonction de l'idee singuliere qu'elle se fait d'elle-meme, mais en fonction de I'idee singuliere que quelqu'un d'autre, Sartre, se fait de lui-meme et des autres. Inutile de dire que je ne preterais pas outre mesure attention a cette singularite fort douteuse de la demarche de Simone de Beauvoir si celle-ci ne constituait pas le modele de la singularite dont se prevaut a grands cris le discours neo-feministe. Il lui suffit, en effet, de prendre l'histoire au lasso ombilical d'un totalitarisme vaginal pour en finir avec tous ces petits details qui font que certains croient voir une difference entre Bataille et Larteguy, n'en deplaise a Benoite Groult qui doit quand meme se sentir plus pres des Centurions que de L'Experience Interieure. Il s'agit d'ailleurs la d'un nouveau sport qui exige autant d'epaisseur sensible que de mauvaise foi intellectuelle et parait de plus en plus emporter les faveurs de nos amazones, avides de s'illustrer dans les lices bourdonnantes de la violence rhetorique.

 

 N'assiste-t-on pas depuis quelques annees a une bouffonne relecture de la pensee occidentale au gre des caprices de la prise de conscience neo-feministe ? Pour nouveau qu'il soit dans le ridicule, ce terrorisme ne nous est pas inconnu : d'autres se sont plu et se plaisent encore a nier du passe toute forme d'expression qui ne puisse illustrer, a la faveur d'on ne sait quelle premonition dans la servilite, l'avancee glorieuse du proletariat en marche.Comme toutes les idees frappees de senilite, le neo-feminisme a soif de sang, le cherchant non seulement chez tous ceux qui n'ont pas considers le monde a la lueur exclusive de ses lumieres, mais encore chez tous ceux qui n'ont pas prevu son avenement salvateur. Ainsi, dans la perspective assainie d'une histoire s'ecroulant sous les rayons vengeurs de la revelation feministe, les executions vont bon train. Et le fait qu'on ne se montre pas trop regardantes sur les mattresses d'oeuvres, par exemple Frangoise d'Eaubonne pour l'anthropologie, Benolte Groult pour la litterature, est assez revelateur des nouveautes apportees par le neofeminisme dans l'exercice du pouvoir, fut-il ideologique : aux subalternes d'executer les basses besognes, alors que Luce Irigaray a toute latitude pour maquiller sa « relecture interpretante » en « demarche psychanalytique », quand bien meme a ... la psychanalyse, meme aidee de la 94 science du langage ne peut resoudre - on l'a vu deja - la question de l'articulation du sexe feminin dans le discours » (Ce sexe qui n'en est pas un, p. 73) ; ou bien, alors que Xaviere Gauthier peut se permettre de parer sa haine du surrealisme et sa fermeture definitive a la poesie, dans les moirures d' « un amour decu » comme se plait a le souligner son prefacier (Surrealisme et sexualite, p. 9).

 

 Dans la hierarchie des sorcieres, les vedettes ont le privilege de gouter a une nourriture culturelle que la base se doit d'ignorer et de mepriser avec vehemence pour preserver sa purete ideologique et sa combativite feministe. Seules, les plus aguerries des amazones ont le loisir de s'abandonner aux delices des Capoue psychanalytiques, surrealistes ou linguistiques, comme Helene Cixous, avec quelques autres, ne manqué pas de nous en donner la preuve noir sur Blanc, a chaque tour de rotative. O l'etrange misere du pouvoir qui doit obsir aux cadences infernales de la seduction!

 

 Pendant ce temps, c'est avec allegresse que les mineures de fond s'attaquent aux dures realites de l'histoire : la presence de quelques graines de pollen ou d'un moulin a bras, signalee au cours de telle ou telle fouille archeologique, suffit a l'erethisme scientiste de Francoise d'Eaubonne pour etablir l'existence d'un matriarcat prehistorique et confondre de honte toute l'anthropologie moderne. Peu importe alors que ses conclusions viennent contredire celles de Simone de Beauvoir portant sur la meme periode ; elles ont au moins en commun d'etre aussi etayees que celles qui permettent a l'auteur du Deuxieme Sexe de nous assener a la fin dun paragraphe consacre a la « Nous venons de voir que dans la consacre au sexe masculin: horde primitive, le sort de la femme est tres » (T.I., p. 113.)

 

 Cette recherche fondamentale prenant les tournants de l'histoire a la corde avec la desinvolture que I'on constate, nous devons nous resoudre a voir le neo-feminisme s'en remettre a Benoite Groult pour pourfendre, par poujadisme interpose « Baudelaire (...), Sade, Lautreamont, Masoch, Bataille, Leiris et mille autres, » (Ainsi soit-elle p.185). Les « milles autres » ne sont la sans doute que pour nous laisser augurer des lendemains qui chanteront avec une voix de soprano. C'est vraisemblablement emportee par sa hate de voir arriver ce temps ou it faudra bien oublier Les Chants de Maldoror pour Le Journal a quatre mains, que Benoite Groult a un peu trop vite lu les livres de Gerard Zwang: je ne vois pas, en effet, quand elle trouve une jouissance eructante a avilir tout ce qui serait agressivement masculin, ce qu'elle peut reprocher a Masoch, sinon de ne pas participer de la normalite du Cafe du Commerce neo-feministe ou elle semble avoir choisi de tenir ses assises. Mais decidement, je suis d'une incorrigible naivete : comment l'incertain tremblement des filaments ecarlates d'un desir pris dans la glace de la souffrance, comment le trouble derriere lequel disparait le personnage de Masoch, semblable a la vitre qui devient buee de s'interposer entre le rougeoiement dune piece surchauffee et l'implacable vent du dehors, comment ce trouble pourrait etre seulement envisage, et je ne dis pas imagine, par une personne qui, en matiere d'erotisme a l'obscene fierte de se referer a ses chansonniers, bien de chez elle ? Je n’invente rien puisque cette activiste de la gravellerie intitule un chapitre consacre au sexe masculin : « C'est rouge... et puis c'est amusant ! », « comme disaient les chansonniers de La Tomate il y a quelques dizaines d'annees » (p. 197). Et c'est du haut de cette bassesse congenitale qu'en moins de dix pages, tous ceux qui ont explore « les deserts de l'amour n et dont le temoignage resonnera peut-etre un jour comme un echo desespere dans la memoire des femmes, eh bien, tous ceux-la, Benoite Groult les jette a la trappe avec une desinvolture de soudard, ivre de la suffisance que lui procure son nouvel uniforme neo-feministe. Y aurait-il enfin quelques personnes pour evoquer le vide metaphysique a partir duquel se sont levees ces figures extremes de la pensee occidentale, malade d'elle-meme, que Benoite Groult les attend au fond de la bouche d'egout de son babillage militant pour leur retorquer: « Mon oeil, comme dirait Bataille! » (sic) (Ainsi soit-elle, p. 193.)

 

 Est-ce assez pour qui’on se represente ice comme ailleurs, que ce ne sont pas les femmes qui me derangement mais la betise. Et nous ne sommes pas prets de la quitter, dussions-nous la debusquer sous des hardes plus sophistiques, il est, en effet, dans la nature totalitaire du neo-feminisme de jouer sur les deux tableaux complementaires de la betise spontanee et da la betise concertee si l’on peut dire. A tel point meme que la mauvais foi des unes semble le disputer assez a l’etroitesse de vue des autres por qu’on soit aujourd’hui en mesure de voir dans le prise de conscience neo-femininiste l’equivalent d’une giganteuse enterprise de cretinisation. Pour ce faire, rien de bien nouveau encore ; a l’arbitraire de positions injustifiables, on s’emploie a donner une justification d'allure scientifique. Une fois l'histoire eliminee comme temoignage d'un constant faux-temoignage qui contribuerait a rejeter dans l'ombre la brulante eternite de la question feminine, on n'hesite pas a se tourner vers la biologie, l'ethnologie, la psychanalyse, la linguistique, la philosophie. Peu importe alors qu'en leurs fondements, ces sciences resistent a enteriner la pretention neo-feministe car it suffit de trouver dans les unes et les autres la coupure epistemologique (qui se confond d'ailleurs inlassablement avec le dessin du sexe feminin) pour proclamer l'avenement d'une autre biologie, d'une autre ethnologie, dune autre psychanalyse, d'une autre linguistique, d'une autre philosophie remises enfin sur d'autres pieds qui seraient enfin les leurs, par la grace de la revelation neo-feministe.

 

 Decrivant cette tendance, je ne cherche nullement a innocenter la pensee scientifique de la misogynie diffuse dont elle participe a des degres divers. C'est un certain usage de la raison a des fins de domination et non la raison elle-meme, qui doit repondre de ce forfait parmi beaucoup d'autres dont la misogynie scientifique n'est qu'un cas particulier. Je cherche seulement a savoir queue liberte trouverait la pensee scientifique et queue liberation les femmes y gagneraient, a adopter ce  « point de vue de femme » dont les exclusives nous assurent deja de l'« objectivite » qui serait celle des sciences humaines  regenerees par la seve neo-feministe. Passe encore que la question de cette objectivite dont la suspicion est devenue le lieu commun de la pensee scientifique, ne vienne pas un seul instant ebranler les pretentions scientifiques du neo-feminisme : on nous dit qu'une revolution est en train de se faire, it faudrait etre bien mesquin pour soupronner la rectitude de ses conquetes scientifiques ; ou bien individualiste, ce qui revient au meme, pour contester la valeur universelle de ses propositions. Aussi, me contenterai-je seulement de faire remarquer que cette seve scientifique dont on nous promet des miracles, semble condamnee a passer le canal de la si phallocratique universite. N'est-il pas curieux que les theoriciennes du neo-feminisme continuent a s'ebattre dans le « moule malic » universitaire ? Pour en arriver la, ne faut-il pas le fameux «couteau sans lame manque vraiment de manche ? Entendons-nous bien, cette question, je ne la pose que parce ce sont ces theoriciennes-la qui noes expliquent en long et en large: « Si nous continuons a parler le meme langage, nous allons reproduire la meme histoire » (Luce Irigaray, Ce sexe qui n'en est pas un, p. 205.) Que Luce Irigaray se rassure: la femellitude a toutes les chances de ne pas reproduire la meme histoire mais d'en produire la caricature. Non seulement c'est le meme langage mais, qui plus est, tenu sur un objet qui n'existe pas. Car le manche inexistant de leur justification theorique, les neo-feministes sont contraintes de le chercher en dehors de leur specificite. Elles ont beau s'en saisir avec des gestes de majorettes et le faire tournoyer au-dessus de la realite feminine, elles secondamnent a ce simulacre d'activite theorique, faute d'admettre qu'il n'y a pas plus de lame que de manche, pas plus de couteau que de cesarienne necessaire pour favoriser l'accouchement d'une theorie de la femellitude. Contrefagon mise a part, cet aveuglement ne laisse pas d'etre inquietant, d'abord en ce qu'il reitere toutes les illusions de la pensee rationnelle sur elle-meme. Mais surtout en ce qu'il autorise la plus grave accusation portee jusqu'a cc jour contre les femmes : je veux parler de cette necessite du simulacre qui, a en croire la sagesse des nations et aujourd'hui Lacan, serait constitutive de leur identite ou plutot de leur nonidentite.

 

 Et c'est pourtant ce simulacre qui semble ordonner l'elaboration de la theorie neo-feministe. Ce qui souleve un certain nombre d'interrogations toutes plus graves les unes que les autres. Comment d'abord le fait d'etre femme et universitaire confererait-il au discours que l'on tient objectivite scientifique et specificite feminine ? Du coup, cette objectivite et cette specificite deviennent egalement douteuses. Quelle specificite arracherait a l'histoire un discours qui y a trouve sa legitimation ? Quelle objectivite pourrait repondre d'une specificite qu'on revendique jusqu'au segregationisme ? A sauvegarder encore et toujours la femellitude de la boue de l'histoire, ne plonge-t-on pas tete baissee dans la fange de l'ambition la plus platement totalitaire : celle d'une parthenogenese scientifique ? L'annee zero, le degre zero, la table rase, le grand nettoyage; le balai des sorcieres ressemble soudain a tous les autres, it ne sert plus a voyager, it sert a faire le menage. C'est triste et c'est d'autant plus triste qu'il sert aussi de barriere entre celles qui savent et celles qui ne savent pas.

 

 Pourquoi chercher ainsi a effacer l'origine des outils conceptuels dont on se sert, si ce nest pout faire rejaillir sur le neo-feminisme la splendeur de leur mensongere nouveaute ? Qui vent-on tromper si ce ne sont les autres femmes ? N'est ce pas laisser a la base la triste illusion de detruire pour permettre aux vedettes de parader sous les defroques culturelles les plus communes ? Ne s'agit-il pas la d'une inquietante division du travail ideologique entrepris au nom de 'unite des femmes en lutte? Tout ne se passe-t-il pas comme si, des que l’une d'elles s'avere plus ou moins capable de manipuler les memes armes que ses pretendus freres ennemis, elle s'empressait de les retourner contre ses sceurs pour mieux on vaincre celles-ci que ces armes ont ete orgees au feu du combat feminin ?

 

 Je suis tentee de le croire quand cette trahison claire le peu de logique qui semble ordonner le spectacle des purges et des proces d'intention que le neo-feminisme se fait une specialite de mener dans le domaine des idees, avec toute la : pompe vengeresse qu'il convient. Puisque le probleme est de faire du neuf avec du vieux, nest-il pas inevitable que sa frenesie a trouver des victimes expiatoires ignore presque les ennemis declares de la femme pour s'acharner plutot sur tous ceux qui ont contribue, sans peut-etre meme en etre toujours conscients, a liberer le reminin de ses representations traditionnelles ? Ainsi Mao s'en tirera-t-il a meilleur compte que les  troubadours; Marx aura droit de cite et Novalis pas; on laissera la paix a Satre mais on inquietera Breton jusqu’au derisoire. Et quanta ceux qui, pour avoir  deserte la banalite des rails Je la differenciation des sexes et je pense plus particulierement a ceux qu'on appelle les dandies ont echappe au ridicule de la virilite, et paradoxalement ont fait aux femmes le plus cadeauven les privant de miroir, c'est tres simple on n'en parle pas.

 

 A considerer la multiplicite des ruses qui determinent ces absences, je conviens que cette epuration est une tache difficile reservee a l'elite qui doit d'abord priver la base d'une memoire incontrolee susceptible de la rendre incontrolable. A cet egard, je ne m'attarderai pas sur la fielleuse mixture historique des citations dans Surrealisme et Sexualite qui permet a Xavierc Gauthier d'imputer le plus naturellement du monde au surrealisme, le moralisme sordide des poemes staliniens d'Eluard et d'Aragon au sujet de la femme. Il s'agit la d'un procede tellemer: classique et tellement miserable que je prefererai considerer plutot le sort que le neo-feminisme reserve a la psychanalyse : plus que de la mal honnetete pure et simple, il rend compte de Ie fonction fetiche du discours scientifique dans l'elaboration de la femellitude. Il rend compte en meme temps de la quete de l'inqualifiable phallus, inqualifiable faute d'exister, autour de l'absence duquel s'organise l'ideologie neo-feministe.

 

 

 

 

 Sous pretexte que Freud a bouleverse, il y a plus d'un siecle, l'idee que les hommes et les femmes se faisaient d'eux-memes, voila qu'on Iui reproche aujourd'hui de n'avoir pas parle de Ia sexualite feminine d'un « a point de vue de femme », oubliant seulement que, sans lui, la notion de phallocratie avec la multiplicite d'implications qu'on lui prete, eut ete impensable. Autre facon de dire que la psychanalyse est une science qui n'en est pas une. Et on ne se prive pas de le dire. C'est la premiere etape de cette quete I’Ilustree avec une subtilite de marine par Kate MiIIet qui trouve le moyen de coincer Freud dans son jeu de massacre entre Hitler et Staline. II faut avoir vraiment lu La Politique du Male pour le croire. Pourtant, c'est ainsi puisque, dans un chapitre intitule La contre-revolution « les modeles de l'Allemagne nazie et de l'Union sovietique » sont evoques sous la rubrique Politique reactionnaire, completee par la rubrique La reaction ideologique alimentee principaement par « Freud et l'influence de la pensee psychanalytique ». Et l'on sait que cette enrichis; ante equivalence n'a cesse d'etre reprise par I‘aile lourde du neo-feminisme militant, trop content de pouvoir debarrasser si facilement ses simpIifications rassurantes du handicap psychanalytique. En cela encore, rien de tres nouveau puisque les neo-feministes ont la modeste ambition d'ebranler le monde : on se souvient avec quelle application les differents systemes totalitires, fascistes ou staliniens, ont juge necessaire dans leur phase ascendante de combattre la pensee de Freud sous quelque pretexte que ce soit. Cette denonciation triviale de la psychanalyse a toujours pour fin de sauvegarder la sante ideologie de base. Le neo-feminisme ensemble pas faire exception a la regle meme si, les temps ayant quand meme change, la bureau-ratie des amazones a du quelque peu amenager  ces intenables positions de bivouac ideologique.

 

 Et c'est ainsi que sans jamais combattre l'abfurdite de la these developpee par Kate Millet et so innombrables suiveuses, a l'exception peut-etre de Juliet Mitchell, l'avant-garde neofeministe use et abuse de l'instrument psychanaly tique pour denoncer la psychanalyse. Parce qu'elle a ete abattue par la main neo-feministe, Ia psychanalyse reprendra vigueur sous la main neo-feministe. Constatation qui nous amene triomphalement a la seconde etape : la psychanalyse, comme d'ailleurs toutes les autres sciences humaines, sera erectile ou ne sera pas. En d'autres termes, son inexistence est la condition meme de son existence. Ce qui serait assez gai dans la perspective d'une theorie papillonnante qui ne semble pas etre le fait des vestales occupees a faire laborieusement monter la seve neo-feministe dans l'etroit canal de l'inexistence psychalytique.

 

 De plus, le caractere elitaire de ces occupations ne doit pas nous echapper : comment croire un seul instant que ce sont les memes lectrices qui devorent les ouvrages de Luce Irigaray et ceux de Benolte Groult - car l'auteur d'Ainsl soit-elle dont on connait le gout immodere pour les pires gauloiseries se revele allergique a Freud « L’obsede de penis » (p.201) ? Deux publics, deux langages pour servir un seul pouvoir ideologique : comme d'habitude, l'efficacite militante compose avec le monde. A la base qui s'habille a Monoprix, I'assommoir culturel ; aux futures jeunes cadresses qui ont le loisir d'hesiter entre les creations de Laura Ashley ou de Sonia Rykiel, la theorie de charme culturel avec des finitons rhetoriques et sa coupe ideologique bon genre.

 

 Decidement, ces dames n'ignorent rien de Il dialectique quand it s'agit d'agit-prop car, du plus plat temoignage vecu au discours theorique le plus abscons, on en revient a faire de la pensee freudienne le lieu geometrique des effets et des causes qui determineraient aujourd'hui la misere feminine. Mais pourquoi cette fixation haineuse du neo-feminisme sur la psychanalyse ? D'autant plus que lorsque ses militantes s'emparent de instrument psychanalytique pour denoncer le phallocratisme freudien, leur discours renvoie aux memes approximations sexistes et au meme adrage abusif de la reflexion theorique dont flies s'evertuent a incriminer le discours psychanalytique. Et si l'important est vraiment, comme nous l'annonce Luce Irigaray, « de deconcerter le montage de la representation selon des parametres exclusivement « masculins » (Ce sexe qui n’en est pas un, p. 67), je ne vois pas en quoi nous serions deconcertes, et avec nous « le montage de la representation », quand les fameux « parametres exclusivement masculins »  se trouent avantageusement remplaces par des parametres exclusivement feminins, si je m'en tiens a triste terminologie d'un auteur qui pretend a toutes les pages inventer le langage de la femellitude. Mais j'oubliais en quoi consiste la troisieme etape de cette quete improbable: l'erection l'une psychanalyse neo feministe est inversement  proportionnelle a l'accablement de la pensee freudienne. Et la recette que nous donne Luce Irigaray dans le priere d'inserer a Ce sexe jui n'en est pas un, pour combattre « l'uniformite l'autocratie d'un sexe », est significative a cet egard : Comment deja parler femme? En retraversant le disours dominant. En interrogeant la maltrise ales hommes. En parlant aux femmes, entre femmes. » A niveler toute emergence de la pensee phallocratique, la science neo-feministe trouve l'energie de retraverser celle-ci. C'est aussi stimulant que mensonger car cet appel a une veritable fecondation theorique, par l'intermediaire d'un instrument inexistant, fait curieusement echo a l'esprit de conquete scientifique que le neo-feminisme denonce comme une des tares principales de la pensee masculine. D'ailleurs, Luce Irigaray ne propose pas de traverser le discours dominant, mais de le retraverser. A lui seul, ce lapsus en dit long sur la speficite de la demarche annoncee, quand bien meme se trueux trafic sur l'identite. proposerait-on - et surtout si on se propose de parler « aux femmes entre femmes ». Car si on ne se refere pas ici a des « parametres exclusivement feminins », c'est donc qu'il y a vraiment quelque chose de pourri au royaume neo-feministe. Au point que je me demande si la ronde theorique de ces sorcieres ne se referme pas autour d'un simulacre psychanalytique pour mieux garder le secret de cette pourriture que seule la psychanalyse pourrait percer.

 

 Que disent, en effet, celles des neo-feministes qui ne se contentent pas de rencenser avec hargne et jubilation les erreurs de Freud sur la sexualite feminine ? Ecoutons Luce Irigaray qui dans Ce sexe qui n'en est pas un, reussit entre autres tours de force, celui d'arracher Alice au pays des merveilles pour la sequestrer dans la soupente feminist de l’ecole freudienne de Paris. Pauvre Alice, condamnee a ne plus jamais traverser le miroir mais a se faufiler dans l'etroit reflet d’un speculum !  Inutile de dire que, mise en demeure de devenir l'athlete complete de ce nouveau sport, la petite fille qui nous a ravis, ne perd pas seulement son ami le lapin fou pour y gagner la sororite encombrante des hordes de femmes liberes mais se transforme en petite emmerdeuse lacanienne, dont it ne saurait etre question d'interrompre l'insupportable discours avec quelques gateaux pour le gouter. C'est que, prise en otage par le neo-feminisme, Alice se trouve contrainte de connaitre le triste destin du Docteur Jekill et de Mister Hyde: Alice devient le personnage-alibi qui va couvrir les forfaits d'Aluce Irigaray tout comme l'utilisation fallacieuse de la psychanalyse va autoriser un monstreux traffic sur l’identite.

 

 En effet, si le principal merite de la psychanalyse est de n'avoir cesse d'etablir, de confirmer et d'enrichir de maints developpements l'intuition de Rimbaud que «Je est un autre », voila que son simulacre neo-feministe ne cherche rien moins qu'a enfoncer dans toutes les tetes feminines que Je renvoie ineluctablement au Meme, a savoir au cretinisant nous de la femellitude. La quete entreprise commence alors a porter ses fruits a la quatrieme etape : celle ou le couteau sans lame auquel manque le manche en jette plein la vue comme miroir du Meme. A ceux qui pourraient en douter, je rappelerai que la meme Luce Irigaray a lance sur le marche en 1974 un Speculum de 463 pages, grace auquel, toujours deguisee en petite Alice, elle pretend aujourd'hui nous entrainer  « derriere l'ecran de la representation» (Ce sexe qui n'en est pas un, p. 9) ; ce qui demande peut-etre quelques precisions, et plus particulierement celle-ci : d’un « point de vue de femme »  il n’y aurait de representation que masculine.

 

 Je conviens que c'est enorme, mais que s'attendre a decouvrir d'autre quand on promene le miroir du Meme sur les chemins de la vie ? l'alterite etant escamotee de sorte que, toujours d'un « point de vue de femme, ». L'Autre est somme de  renvoyer l'image de l'« autre femme », et rien d'autre, quelle representation concevoir quand tout vient se briser sur les reflets de l'Uniforme? Uniforme mental, uniforme sensible, uniforms theorique, s'etalant dans sa splendeur redondante a chaque coup de baguette magique, je veux dire a chaque percee du Speculum dans l'insigne ecran de la representation ? Et c'est cet instrument de haute imprecision qui permet aujourd'hui a tout un chacun (pour peu qu'il veuille se laisser abetir par un langage dont le ridicule egale la pretention sexiste inaugurale) d'avaler toute crue cette verite scientifique de notoriete neo-feministe : le pays des merveilles, c'est Ie pays de la feminite absolue, sous le curieux pretexte theorique qu'il echapperait par nature a toute possibilite de representation. La nature a decidement bon ventre. Mais je n'invente ricn puisqu'on nous affirme que « la prevalence du regard et de la discrimination de la forme, de l'individualisation de la forme, est particulierement etrangere a l'erotisme feminine » (Ce sexe qui n'en est pas un, p. 25). En d'autres termes, la representation est au bout du phallus et l’eveuture est au bout du speculum, ou au fond du vagin, comme on voudra. Qu’on sur le tienne pou dit.

 

 Illusion d’optique pour illusion d’optique voila le feminin pare de tous les charmes de l’irrepresentable. De l’indicable, de l’informuable. La nouveate de la decouverte vaut la peine d’etre soulignee quand en se souvient que l’escroquerie de mystere feminin repose tout entiere sur l’exploitation systematique de ce flou primordial qui n’a cesse reduire le feminin a l’inanite de  son evanescence. Soyons objectifs cependent une fois n'est pas coutume, c'est scientifiquement que le fameux « continent noir » est aujourd'hui condamne a le rester. Je comprends que les femmes en lutte s'enorgueillissent de ce progres : plus d'epanchement, plus d'effusion, plus de lyrisme, c'est l'obscurantisme organise qui prend la releve. La ou le speculum vengeur passe, la representation ne repousse pas, de sorte que scientifiquement insaisissable, indeterminable, incommensurable, la femellitude va se trouver gratifiee de tous les attributs du divin. Le putsch intellectuel est de taille, c'est la cinquieme et derniere etape de la trajectoire le long de laquelle s'epanouissent les mensonges constitutifs de la femellitude : c'est la science qui fonde cette inquietante mystique de la feminite dont j'ai precedemment parle. Le cercle est boucle, le sexe feminin se referme sur l'etui du Meme qui s'enfle a refleter indefiniment l'absence de l'Autre. Ironie de l'ideologie, la femellitude s'organise autour d'un phallus qui n'en est pas un. D'ou l'incroyable devotion dont il faudra entourer ce fragile objet fantasmatique.

 

 

 

 

 Cette devotion parait meme des plus necessaires quand on mesure a quel point la femellitude fonctionne comme au continuel deni de realite. Et la prediction neo-feministe pour les simulcre psychanalytique est loin d’etre hasardeuse. Car si la pensee freudienne n’a cese de se d’evellopper comme un objet de devoilement audela, de la sensation a travers la representation, la demarche neo-feministe aboutissant a denier toute possibilite de representation pour miser sur l'insaisissable d'une sensation feminine et derober ainsi le fondement de la feminite a toute tentative d’investigation, s'affirme alors comme un projet de revoilement. Et comment mieux voiler ce revoilement qu'en simulant le discours du devoilement ? Les theoriciennes de la femellitude nous en font la brillante demonstration, en imposant scientifiquement sous les guipures a la mode d'une logorrhee psy et po un mensonge vieux comme le monde : celui du mystere feminin.

 

 Ce mensonge fondamental que jusqu'alors les femmes pouvaient parfois, au prix de la plus que seraient leur main, le sexe de sombre revolte individuelle, rejeter comme exterieur a elles, voila que les neo-feministes se font gloire de le reprendre a leur compte, de le revendiquer meme comme constitutive de l'identite feminine, avec la frenesie de ceux qui, pour se differencier, s'empressent de se travestir. Aussi, comprendra-t-on peut-etre que j'ai de plus en plus de mal a croire que la prise de conscience feminine puisse naitre d'une telle mascarade, dut-elle prendre des couleurs psychanalytiques ou marxistes. Qui veut-on tromper quand on nous promet de ce deguisement scientiste, le surgissement d’un « autre matin » (Luce Irigagay), comme a chaque coup de force ideologique? Mais les femmes, les femmes qui rient sous des cascades de silence, les femmes qui aiment sur les cretes de l'ombre, les femmes qui avancent entre les herbes folles de la douleur, les femmes qui luttent pour arracher leur vie a la vie. L'immense peuple des femmes qui n'ont a gagner a ce travestisme derisoire que ridicule et Malheur.

 

 Faut-il accabler ou plaindre touter celles qui, du plus profond de leur misere, vont prendre au mot Luce Irigaray vantant chez la femme un auto-erotisme dont l'homme serait prive, lui qui a desesperement « besoin d'un instrument pour se toucher: sa main, le sexe de la femme, le langage…», alors que (la femme " se touche" tout le temps, sans que l'on puisse d'ailleurs le lui interdire, car son sexe est fait de deux levres qui s'embrassent continument n (Ce sexe qui n'en est pas un, p. 24; c'est moi qui souligne) ? Je ne voudrais pas decevoir celles qui, n'en recourant pas moins que l'homme a ces nouveaux godmichces que serient leur main, le sexe de l’homme le langage, trouveront dans la decouverte copernicienne de cette particularite feminine une definitive fierte ontologique. Neanmoins, s'il est vraiment necessaire de gratifier la femme de cet autoerotisme structural, je ne vois pas pourquoi I'homme s'en trouverait automatiquement prive quand, jusqu'a present, les testicules, le penis, les cuisses, le ventre ne sont pas disperses aux quatre coins de son anatomie mais disposes de torte a lui procurer eventuellement un plaisir d'attouchement peu different de celui que Luce lrigaray reserve jalousement au corps feminin.

 

 Que le neo-feministes aient l'incommensurable merite d'assumer sans defaillir la partie comique de leur discours, ne doit pourtant pas nous dissimuler ce qui est a l'oeuvre derriere ce fatras mystico-scientiste. Car enfin si le propre de la feminite est bien, comme on nous l'apprend orgueilleusement, d'echapper a la representation, comment ne pas voir que cette antienne neo-feministe ouvre grand le sexe feminin a la meteorologie d'un arbitraire d'autant plus incontestable qu'on le donne pour naturel. Supportons un instant d'ecouter Luce Irigaray detourner Sade a des fins militantes et conseiller aux Francaises « de ne plus faire d’effort » :

 «Et si l'attrait vous venait d'autres choses que Speculum laborieusement ce qu'ordonnent les lois, regles, rituels, qui sont volume pour en alterer les leurs, pensez que - peut-etre - it s'agit la de la votre "nature" » :

 « Ne recherchez pas meme cet alibi. Faites ce qui vous vient, ce qui vous plait : sans " raison ", sans “cause valuable” sans “justification”. (...) Vous avez tant de continents a explorer que vous donner des frontieres reviendrait a ne pas "jouir" de toute votre "nature". » (Ce sexe qui n’en est pas un, p.202.)

 

 A-t-on jamais entendu plus ennuyeuse justification de l'insupportable caprice feminine ? Je ne le crois pas. Voila les femmes afflublees theoriquement de ce caprise. Ne suffisait-il pas que ce caprice ait permis d'amoindrir empiriquement le feminin ?  Sans doute pas, quand le neo-eminism pose cet amoindrissement comme condition prealable a la liberation feminine. Et j'en viens a penser que cette theorie de charme n'est dangereuse que pour les femmes, d'autant plus que tous les pavloviens du principe de plaisir, de la fete, de la jouissance, qui s'ennuient et nous ennuient depuis plus d'une dizaine d'annees, ne se sont jamais reclames d'autre chose que de ce genre de laxisme hedoniste.

 

 Qu'on ne s'y meprenne pas, cette affirmation du caprice feminin n'a rien de capricieux: sous pretexte de « jouir » de leur « nature », les theoriciennes de la femellitude se donnent les mains libres pour regenter impunement le monde feminin, et cretiniser intellectuellement, sensiblement et evidenment politiquement les autres femmes. D'abord en ce qui concerne la specificite d'une pensee feminine. Si « la/une femme jamais ne se re(n)ferme en un volume », pourquoi ce Speculum laborieusement « introduit dans le volume pour en alterer l’economie » , comme le simplement Luce Irigaray, n'en sacrifiant pas moins a la forme la plus rigide jusqu'ici atteinte par la logique phallocratique que l'ous'rage pretend denoncer en son principe ? Si « la femme jamais ne se re(n)ferme...», qu'etait-il besoin de l'ouvrir, de la forcer, avec ce redoutable appareil theorique ? Pourquoi  donc  Xaviere Gauthier, qui, a l'en croire, ne parle pas mais « vocalise » comme toute sorciere qui se respecte, prend-elle la peine entre deux operations de marketing litteraire, d'enfourcher son stylo contre « l’epouvantable facon masculine de discourir » (…) Parler pour la placer: sa parole, sa verge. Vouloir dire quelque chose » (Sorcieres, 1) constitue une activite marquee du sceau de I'infamie phallocratique ? Pourquoi ces perles et ces colliers de mensonges ehontes enchalnant comme jamais la condition feminine a sa tragique derision, si ces pythies, technocrates d'une epouvantable facon feminine de discourir, ne cherchaient, elles aussi, a « la placer » , et a se placer comme chantres officielles de la misere feminine? A cet egard, Benoite Groult vient une nouvelle fois a notre secours avec la sublime innocence de sa betise quand elle ne craint pas de declarer dans la preface d'un livre sur les femmes battues : « C'est a nous de crier pour elles. » (Crie moins fort, les voisins vont t'entendre.) Tout est dit, on ne peut etre plus clair.

 

 Pourtant, plus on s'aventure a explorer les detours du serail neo-feministe, plus le ridicule s'estompe au profit de l'odieux. Je m'en tiendrai aux monstruosites debitees par Julia Kristeva a la suite d'un voyage en Chine, nous donnant a voir les ravages du maoisme et du neo-feminisme conjuges:

 «.. un pouvoir (ce que j'ai appele plus haut: (et non pas represente) par une femme, est deja un pouvoir qui a un corps, et corps qui se sait de pouvoir: contrat symbolique, contrainte economique, mais aussi pulsion, desir et contradiction. Pouvoir en proces infini - pouvoir irrepresentable.

 

 « Alors lorsque Mao lance dans la Revolution culturelle, les femmes après les etudiantes (...); lorsqu'on met aujourd'hui les femmes aussi au poste de commandement, ne serait-ce pas pour signaler que le pouvoir dans une societe n'est pas a abolir (ce qui serait non-sens ou poesie : un tout autre probleme), mais qu'il n'a pas a l’etre represente, et d’ailleurs ne le peut plus ? (Les Chinoises, pp. 226-227.)

 

  Quoi de plus idyllique, quoi de plus bouleversant que cette effusion des femmes et du pouvoir ? Mais ne nous laissons pas abuser par la sentimentalite theorique qui colore ce tableau; son inanite structurale vaut la peine d'etre exasentable » a la nostalgie de minee: les femmes echappant par nature, on commence a le savoir, a la vilenie de la representation, il suffirait donc qu'elles exercent un quelconque pouvoir pour que celui-ci se trouve automatiquement libere de sa fatalite representative. Et comment ? En lui donnant un corps qui se sachant « de pouvoir »  est evidemment irrepresentable. Ce qui est completement inutile puisqu'a relle, je gage qu'elle reve de la fin de cette jonglerie, Julia Kristeva en vient a remarquer finement que, de toute facon, le pouvoir « n’a pas a etre represents, et d'ailleurs ne le peut plus ». D'ou cette nouveaute : I'irrepresentable est aussi specifique des femmes que du pouvoir et it n'y a plus d'empechement a ce que les femmes nagent comme des sirenes dans l'eau du pouvoir. Une precision pour les reveurs impenitents, la Chine populaire n'est pas encore silIonnee par deux cents millions d'Esther Williams.

 

 Mais j'oubliais : Julia Kristeva a recemment declare avoir ecrit un « livre inquiet » sur les Chinoises. Le moins qu'on puisse dire est que cette inquietude est bien Legere puisqu'elle lui permet de ne guere se souvenir du cri de Louise Michel : « le pouvoir est maudit, » pour nous imposer, « tel quel », le meilleur des mondes mao-feministes. Au nom de quelle vertu congenitale, par la grace de quelle secretion vaginale, une fois au pouvoir, la femme plus que I'homme, serait-elle en mesure de dissoudre en elle la fonction representative d'un pouvoir fonds, dans les democraties populaires plus qu'ailleurs, sur le mensonge, non de la representation, mais de la representativite ? Je laisse aux feministes radicales le soin de trancher si Julia Kristeva en exaltant ce « pouvoir irrepresentable » a la nostalgie de la l'invisible Grand Frere d'Orwell ou « du mystere feminine » dont l'essence est precisement de se soustraire a toute representation. Pour ma part, a en juger par la stupefiante equivalence qu'elle etablit au passage entre non-sens et poesie (on comprend mieux des lors que la poeticite en armes soit tombee, tete baissee, dans le panneau de la revolution culturelle) je gage qu’elle reve de l'alliance cauchemardesque de l’un et de l'autre dont la bureaucratie neo-feministe commence a nous reveler les fruits empoisonnes. Dans son laboratoire textuel, Julia Kristeva a d'ailleurs reussi a mettre au point quelques prototypes de ce fructueux croise ment : « Je pense qu'il faut entrer dans l'histoire chinoise et ne pas lui poser nos questions sur la senter, a liberte sexuelle, sur l'individu libre. (...) la societe chinois n’opere pas forcement avec ces notions » (Interview, Le Nouvel Observateur, n° 658, juin 1977). Julia Kristeva non plus vraisemblablement, puisque la negligence de ces vetilles lui permet d'affirmer dans la meme interview : « Je dis qu'en Chine l'histoire du communisme a ete une histoire de l’emancipation de la femme, meme si cette emancipation fut aussi une recuperation de la force feminine. »

 

 N'a-t-on pas deja essaye de nous convaincre jadis de l'emancipation feminine dans la Russie stalinienne, aver les memes arguments ? Sans doute est-ce la ce que « polyloguer » veut dire.

 

 Pour peu que ma colere s'apaise, je dois convenir que ce maquerellage entre deux totalitarismes (chinois et feministe) est de nature a nous eclairer sur la nouveaute de la fonction ideologique de la femellitude : toutes les saloperies qui se font la ou ailleurs au nom du peuple, se font certes ici au nom des femmes mais avec en prime l'ignominie qui consiste a persuader celles-ci que ce n'est pas seulement pour leur bien mais pour leur jouissance. Jouissance, il va sans dire irrepresentable comme le pouvoir. Jouissance dont l'irrepresentable pouvoir neo-feministe a d'ailleurs programme les irrepresentables figures, oscillant de la plus debile haine de l'homme a Ia plus debile effusion entre femmes, pour obeir a un seul mot d'ordre : pas de jouissance fractionelle. Seulement, je le repete, it ne suffit pas d'en tire car c'est le flou inherent a cette collectivisation de la jouissance qui va justement autoriser les vedettes du neo-feminisme a « jouir » qu’ d'un pouvoir ideologique qu'elles ne sauraient representer a « jouir » d'une culture (masculine) qu’elles ne sauraient representer a « jouir » de I'exotisme d'une misere qu'elles ne sauraient representer, et ceci en derobant systematiquement aux femmes les fondements d'une vie sensible ou it leur appartient encore, et en depit de tout, de trouver leurs plus sures raisons de vivre.

 

  Et c'est la qu'il convient d'en finir avec l'escroquerie inaugurale grace a laquelle le neo-feminisme peut si facilement abuser les femmes jusqu'a leur faire oublier que leur ligne de vie et leur ligne de coeur ne divergent pas forcement ou tout au moins que leur existence tout entiere se joue dans l'indetermination haletante de cette convergence. L'avenement de la mediocrite neo-feministe suffit-il pour que le cri d'Artaud ne vaille plus: … « il y a ici des mains pour qui prendre n'est pas tout, des cervelles qui voient plus loin qu'une fork de toits, une floraison de facades, un peuple de roues, une activite de feu et de marbres » (Lettre aux ecoles de Bouddha) ? L'avenement de la mediocrite neo-feministe suffit-il pour qu'on en ait fini avec cette quete au cours de laquelle les femmes comme les hommes decouvrent leur vie entre les ruines successives An monde de l'utile et de l'agreable ? Or, il revient a la poesie, et non au neo-feminisme, d'avoir toujours ete la chronique noire, eblouissante, tumultueuse, miroitante, souterraine de cette quete. Et je ne sais rien d'autre que cette l'histoire sur les annees qui coulent a pic, derivant au-devant de nos actes « de reveurs, de nageurs enigmatiques  » (Arp), ouvrant l'espace entre les archipels de la memoire, pour attenter au nivellement de l'ordre tifierait la logique occidentale et a l'ordre du nivellement. Qu'on me comprenne bien, je parle de la poesie qui se fait, dans un lit, dans la rue, dans les lieux les plus sordides comme les plus privilegies, et qui, accessoirement, s'ecrit. Sa qualite n'est pas de s'opposer mais d'emporter comme une epave le poids du temps dans une imprevisible circulation entre les mots et les choses, la chair et le langage, l'absence et la presence. Et a un moment ou tout se fige dans la lumiere livide de l'equivalence et du nombre, on ne s'etonnera pas qu'elle se confonde avec la plus irremediable desertion dont la pensee dominante s'emploie de plus en plus a effacer le sens en recourant a la force de dissuasion de ses cohorts de relecteurs textuels.

 

 Seulement, la vie resiste dans la luxuriance de ses refus, dans l'opalescence de ses rencontres, dans la transparence de ses passions. Et tout se passe alors comme si le neo-feminisme avait surgi au bon moment afin d'effriter les dernieres parcelles de sens encore susceptibles d'echapper a cette ambitieuse operation de nettoyage linguistique. N'y a-t-il pas aujourd'hui trop d'etres, et plus particulierement trop de femmes, a ne se reconnaitre dans aucun des destins qu’un leur propose ? Chaque jour, vous les voyez aller au bord de leur secret, pronongant des paroles qui ne disent rien de lours gestes, faisant des gestes sens, qui eprouvent leurs paroles. Alors, croyez-vous vraiment que la lointaine revolte des femmes puisse un seul instant accrediter le tableau simpliste que brosse le neo-feminisme?

 

 A commencer par le derisoire cadrage theorique qui le determine. Car enfin ce refus de l'alterite qui, selon Luce Irigaray et consoeurs, identifierait la logique occidentale (mais qui n'en caracterise pas moins le discours neo-feministe, nous l'avons vu) et dont la femme serait la victime elue, ne depasse-t-il pas infiniment la question feminine ? Depuis que cette logique s'affirme au detriment de tous les autres modes de pensee, depuis que la raison pour triompher devient raison d'Etat, ce refus de l'alterite, qui est aussi et plutot mepris panique ou indifference criminelle de l'esprit a la particularite obscure de Ia matiere, n'a-t-il pas cesse de conduire a un renfermement de la vie sensible des hommes et pies femmes autour du point le plus enfoui de la sphere individuelle ? Des lors, l'occultation des formes feminines de la sensibilite ne serait qu'un cas particulier d'une aberration mentale dominante qui a fabrique et continue de fabriquer i'histoire de la folie comme celle des repetitives denonciation et repression de la dissidence politique ou poetique ? Espere-t-on que l'unanimite du choeur neo-feministe change quoi que ce soit a cet etat de choses ? Tout porte a croire au contraire qu'elle travaille plutot a le renforcer. Il n’est que de voir le catastrophique conformisme intellectuel, sensible, moral, engendre par tous les systemes totalitaires, pour se rendre compte que le refus de l'Autre implique tragiquement la perte de I'identite de celui qui le profere. En ce sens l'affirmation de la femellitude, oscillant entre le deni de l'individualite masculine et l'exaltation de la masse feminine, participe au plus haut point de cette violence normalisante qui, contrairement a ce qu'on voudrait nous faire croire, n'est pas plus masculine que feminine.

 

 Pour s'en convaincre et pour se convaincre en meme temps de is malhonnetete neo-feministe, it suffit de se souvenir (ce dont la femellitude triomphante s'efforce de nous dissuader) que l'histoire de la pensee occidentale  ete inquietee par des hommes en discordance avec un « point de vue d'homme » qui n'a jamais etc le leur : d'Abelard a Sade, de Novalis a Rimbaud, de Fourier a Jarry, pour n'en citer que quelques-uns, n'a-t-on pas cherche a « reinventer l'amour  », parfois au cours d'etranges deraillements mais toujours avec une rigueur eperdue qui nous permet d'evaluer, par comparaison, Ie niveau marecageux ou eclosent les trouvailles marecageuses du genre de celle-ci: « L'amour est la ranron du consentement a l'oppression », (T. G. Atkinson) ? Ceci pour evoquer l'ampleur de la mutilation operee par l'ideologie neofeministe, quand bien meme on aurait en memoire les niaiseries et les crimes que le terme d'amour a trop souvent servi a dissimuler.

 

  Seulement, faire en sorte d'oublier que ces niaiseries et ces crimes ont etc, rarement mais pourtant de facon continue, mis en echec par des etres en quete d'eux-memes et au mepris des differentes forces coercitives qui pesaient sur leur existence, revient a derober une nouvelle fois aux femmes et aux hommes d'aujourd'hui la richesse d'une memoire sensible dont le pouvoir s'applique toujours avec plus ou moins d'intelligence a priver chacun pour prevenir d'eventuels retours de flamme. Et la encore, le neo-feminisme n'innove guere, sinon peut-titre par l'ingeniosite et l'energie pathologiques qu'il met a trafiquer, falsifier, quand ce n'est pas effacer les figures on ne peut plus diverses, de ce feu qui revient toujours jeter l'ombre de ses flammes sur les plus assurees constructions de la pensee occidentale, jusqu'a embraser parfois tout le paysage comme ce fut le cas avec le courant gnostique, le romantisme, le surrealism. Veritable « heresie amoureuse  » (Radovan Ivsic) qui, en contre-point a l'histoire de la pensee dominante, surgit avec la constance du desespoir pour miser, en affrontant les plus claires comme les plus sombres lumieres de I'amour humain, sur l'improbable reconciliation de l'individu et du monde. Je conviens qu'il n'y a pas de pari plus fou, mail seule sa folie est a la mesure du noir qui nous entoure, elle seule peut y faire surgir des brasiers de transparence, elle seule donne l'audace d'explorer les immenses plages du desespoir que la vie decouvre et recouvre chaque jour pour mieux nous y abandonner par surprise. On se representera peut-etre alors que, sur ce point comme tant d'autres, I'amnesie entetee du neo-feminisme ne laisse pas d'etre inquietante quand cette « heresie amoureuse » a ete implicitement tenue pour heretique par les differents pouvoirs qu'elle a successivement affrontes, en raison meme de la puissance irrevelee qu'elle a passionment reconnue a la femme.

 

 Quoi qu'on puisse en penser, je n'ignore rien des principes de base du catechisme neo-feministe, a savoir que si un homme a le malheur d'investir la femme d'une souverainete qu'on lui a traditionnellement refusee, c'est la preuve qu'il cherche au contraire a l'abaisser. Tres bien, mais si nous n'acquiescons pas immediatement a ces acrobatics des amazones au pays de la casuistique, peut-etre pourrions-nous avancer que les femmes n'auraient rien a perdre a ne pas meconnaitre qu'il y eut constamment des voix pour oser affirmer que l'invention de la liberte coincide avec la decouverte d'une autre silhouette feminine, et ce a des moments ou le feminin etait de toutes parts condamne a etre et a rester synonyme d'insignifiance. Insignifiance d'un moule, fascinant ou repugnant au gre des ruses de l'ideologie, ou l'on pouvait fourrer indifferemment le sacre et le maudit et depuis quelques annees l'inexistence avec la loghorree qu'elle suscite dans l'avant-garde psychanalytique. De s'etre evidemment trompe pour avoir avance une idee visionnaire de la femme - et susceptible de le rester longtemps, faute d'echo - Blake, Novalis, Fourier, Breton, parmi d'autres, n'en ont pas moins revele un principe feminin qui fait de la femme l'incarnation d'une energie libre et essentielle, et non un lieu dans les limites duquel tous les pouvoirs, et aujourd'hui le neo-feminisme, ont tente de la sequestrer. Et il n'est pas inutile d'ajouter, lorsque la revolte feminine est caricaturee en recrimination formelle, que cette energie n'est libre et essentielle que de ses infinies transformations a travers les etres et les choses qu'elle investit de sa puissance. Ne faut-il pas que les femmes aient peur d'elles-memes pour se complaire a se reconnaitre dans les reflefs desolants d'une femme traversee par le temps, par le desir, par le destin, alors qu'une femme traversante court deja au-devant d'elles sur les chemins de leur memoire enfouie ? Que saura-t-on de l'amour, si ce n'est le parfum mourant de la vague qui se retire, tant que les femmes au meme etre que les hommes consentiront a ne pas se faire nomades de leur desir ?

 

 Dans notre epoque de bruit sans fureur, je ne saurais faire grief aux femmes de ne pas voir ce qu'elles auraient a puiser dans cette « longue tradition de l'heresie amoureuse » qui a porte au plus haut point la conscience d'une « insoumission native » a tout ce qui empeche « d'embrasser la totalite de l'horizon) » (Radovan Ivsic). Moins declarative qu'efficiente, celle-ci s'est toujours signalee par un etrange battement aux tempes de la pensee la plus rigoureuse, la gardant de se retrouver identique a elle-meme. Pourtant, c'est a elle, se deployant comme un continuel discours, tour a tour tremble ou violent, « sur le peu de realite », qu'il revient toujours de nous liberer des idees vieillissantes et des signes dont celles-ci encombrent la vie. Y chercherait-on en vain des declarations fracassantes sur l'emancipation feminine, que ce fremissement sensible soudain rendu agissant au coeur meme de la parole ou des gestes, a inquiete autrement l'autorite dans ses manifestations phallocratiques que les assourdissantes professions de foi neo-feminismes. Et si, au nom de ce qui est en jeu dans Rimbaud, Baudelaire ou Bataille, on peut reprocher aux hommes d'avoir trop souvent renonce a ces departs qui les sollicitaient au fond de leur amour, on est atterre de voir des femmes avides de liberte, d'apres ce qu'on en dit, se contenter de faire inlassablement le tour de leur sexe avec la tres vieille lanterne de l'exhibitionnisme litteraire a la main.

 

 Je me garderai bien d'en rire quand j'ai la certitude qu'il s'agit la d'une nouvelle facon d'aveugler la sensibilite. Il n'est que de voir l'allergie haineuse que, depuis Simone de Beauvoir, le neo-feminisme croit bon d'afficher sans cesse a l'egard de la pensee mythique. Notion d'ailleurs des plus vagues pour ces dames puisqu’elle semble d’abord etre une commodite rhetorique pour denoncer, avec l’ensemble des modelles alienants mis en circulation par les mass media, tout expression non rationelle qu’il est impossible de faire rentrer dans l’etroitesse de l’univers neo-feministe. Ainsi, Annie Ophir nous apprend elle que le langage mythique « ne deer il pas mais affirme sur un ton categorie » (Regards feminins, p.18), bien que l’on sut déjà que le reportage et la poesie, ce n’est pas la meme chose.

 

 Toutefois afin de nous preciser de quoi il retourne sous « ce ton categorie », elle prend soin de nous rappeler en note que le mythe « est lie au desir (…). Selon Annie Leclerc (Parole de femme), le desir est le propre de l’homme (tandis que la jouissance serait le propre de la femme). Dans cette optique, on pourrit donc pretendre que le mythe est le propre de l’homme » (p.23). A ceci pres que les hommes n’en demandment pas tant, cette precision stupefiante est aussi utile car elle a au moins le merite de nous faire voir que la susicion de Simone de Beauvoir a l’egard de la pensee sauvage comme de la pensee mythique et tout simplement de la poesie, n’est pas le seul fait d’une sensibilite particulierement epaisse : elle est inherente a toute idee qui travaille a refermer l’horizon sur elle-meme. Comment en effet, pourrait-on admettre que les idees, les mots fassent l’amour quand les etres, de peur de disparaitre dans l’alterite, ne songent plus qu’a faire la guerre ? Peut-on alors imaginer a quel miserable contrôle vont etre soumis les mots, les formes, les gestes, avant d’avoir droit de cite dans l’antre de la sensibilite dite feminine ?

 

 Pour avoir une idee du caractere essentiallment policier de l’enterprise, il n’est que de considerer le tissu de mensonges et stupidities sorti tout droit des meditations de Xavier Gauthier sur la theme « Surrealisme et sexualite » discredirant patiemment l’obsessionel « point de vue de femme », par la myopie du regard qu’il luit fait porter sur l’objet de son etude comme par la confusion des moyens auxels il la contraint de recourir pour la mener, Xaviere Gauthier n’en vise pas moins a nous expliquer ce que veulent dire, evidemment d’un « point de vue de femme », les textes et les œuvres sur lesquels elle s’achane. Projet peut-etre louable dans les limits du patronage de sorcieres sur lequel regne Xavier Gauthier mais qui suffit a nous convaincre de l’incompetence totale de clle-ci a parler de poesie ou de toute autre form d’expression lyrique. Est-il besoin de la rappeler ? La poesie ne veut pas dire, elle est, et elle surement ailleurs que la ou se situe Xaviere Gauthier pour casser le code de l’enemie surrealiste. Car, pour des raisons militantes qui trouvent a se nourrir dans la plus deficiente critique d’art, Xavier Gauthier en est encore a croire que la demarche artistique est un facon de dire alambiquee qu’il importe a des exegetes de son genre de traduire en termes clairs et defiinitifs pour un public suppose, de ce fait, incapable de comprendre quoi que ce soit sans le secours de ces memes exegetes. Et le neo-feminisme aurait-il metamorphose les bonnes vielles courroises de transmission en rubans de transmission, constatons déjà que le mepris pour le base est reste le meme. En effet, cette suspicion a l’egard de tout ce qui ne se decode pas aussi facilement qu’une phrase comme « Passe-moi le sel », n’est pas neuve : c'est elle qui a amene les nazis a combattre l' « art degenere » et les staliniens l'« art decadent » avec les arguments persuasifs qu'on sait. On connait la manoeuvre et il est aise de la reconnaitre quand bien meme, apres la regeneration par la race ou la regeneration par la classe, elle s'autorise aujourd'hui d'une regeneration par le sexe, feminin, il va sans dire. Enfin, a contempler le tableau final que Xaviere Gauthier nous brosse du surrealisme - une bande de rugbymen  travestis qui crevent d'envie et de peur de se faire enculer - (ce a quoi elle est parvenue en expliquant peniblement ce que veut dire un photomontage de Pierre Molinier), on a la certitude que cette suspicion continue bien de fonctionner comme detection policiere de toute expression lyrique, a la seule fin de pouvoir mettre celle-ci sous garde-a-vue d'un realisme dont l'unique realite est de defendre et d'illustrer les imperatifs ideologiques du moment, ici l'arienitude, la la proletarienitude, aujourd'hui la femellitude.

 

 Merci Xaviere Gauthier de noun apprendre que : « L'art surrealiste, plus qu'un autre, est exhibitionniste. Si  l'artiste qui accroche un tableau montre une chose a la place de son sexe, le surrealiste, lui, montre une chose erotique. » (Surrealisme et sexualite, p. 312.) On comprend mieux des lors que le surrealisme vous echappe indefiniment d'etre un peu plus que cela, malgre l'entrelacs des rudiments de psychanalyse, de marxisme et de philosophie grace auxquels vous pensiez le pieger. On comprend mieux aussi pourquoi I'oeuvre de Leonor Fini, dont la production n'a rien de surrealiste, vous emerveille de n'etre que cette grossiere parade sexuelle a l'intention de cadres moyens erotiquement sous-developpes. On comprend mieux enfin que vous soyez devenue la grande pretresse d'une esthetique feminine qui ne montre meme pas « une chose a la place de son sexe »  mais son sexe devenu chose au point de s'effriter dans la pacotille d'une surproduction de badges et de gadgets organico-culturels.

 

 

 

  Alors rien ne bouge et tout pourrit dans l'espace confine d'une vitrine de mode revue et corrigee par les decoratrices officielles de la gynocratie. Voila le lyrisme feminin contraint d'aller et venir entre l'immondice d'une parure qui sert a dissimuler et l'artifice organique qui sert a exhiber. L'imagination suffoque et le corps devient faux temoin : c'est l'avenement du realisme feministe.

 Les pires chromos vont se succeder pour glorifier les souffrances et les splendeurs de la feminite en marche.

 Premier tableau: Il n'est pas de femme qui, en voyant apparaitre la petite tache du premier sang menstruel sur le chemin de Damas de sa feminite, n'ait eu la revelation de son ardeur feministe.

 Deuxieme tableau : Inlassablement, les plus rougeoyantes evocations du viol, de l'avortement, de l'accouchement, quand ce ne sont pas simplement des rapports sexuels, sont tressee en couronne d'epines autour de l'identite feminine, et defense d'en sortir.

 Troisierne et dernier tableau : Reduit a lui meme, le corps feminin disparait sous les ecoule, ments, les odeurs, les humeurs dont la nappe envahissante ne s'epaissit que pour camoufler une syncope definitive de l'esprit.

 

 

 

 Je ne suis jamais venue ici. Le temps roule les bijoux que nous nous sommes choisis. Depuis longtemps, les embruns de la solitude ont emporte les volieres roses et blanches du jour au fond de l'ocean. Il y a des petites filles qui dorment deja dans des boltes d'allumettes. Elles partent chaque matin emmitouflees dans la nudite de leur silhouette de flamme. Legeres de denuement hautain et insoumises d'indetermination souveraine, c'est a elles seules qu'elles devront leur voyage. Ne serait-ce pas simplement parce que « penser est une besogne de pauvre » comme a su le constater Jacques Rigaut, apres avoir voyage tres vite, au debut de ce siecle, le « suicide a la boutonniere »? Et a la lumiere de cette insolente lucidite, le maquillage neofeministe ne risque-t-il pas de tournoyer pitoyablement pour laisser apparaitre la verite bouleversante d'une famine qui ne s'apaise pas plus de l'egalite dans la difference que de l'egalite dans la diversite ?

 

  Je pense a la famine qui poussait Daniele Sarrera a depecer sa vie jusqu'a l'os encore legerement rose de ses pages d'ecriture. Je pense a la famine qui faisait avancer Laure, hypnotisee par le vide de I'azur et de la fange accouples, sur la courbure de ses cils laques de severite ingenue et de perversite lointaine. Je pense a la grande famine de Virginia Woolf, l'incitant a detourer a l'interieur des boucles du temps la prodigieuse silhouette d'Orlando qui n'a pas fini de filer entre nos idees comme la lumiere d'ete entre nos cloigts. Indetermination souveraine, non du sexe, mais de la quete qui disperse le lieu, la definition, la cause sur la hour de l'identite.

 

 Et quand bien meme la plupart se laisseraient convaincre que cette famine disparait vite sous le poids des choses, la pression des roles, la pregnance des genres, ne suffit-il pas qu'elle ait surgi pour demeurer, serait-ce imperceptiblement, au creur de chacun comme un vertige etoile, comme la source tournoyante de tous les departs ? La poesie ne parle de rien d'autre et tout le reste est mensonge, voile ou cuirasse pour creer le mystere et refouler l'inconvenant desir de transparence qui revient toujours, ici ou la, effranger ou miner le reseau de nos certitudes. C'est pousses par cette famine, que certains plongent parfois fans le miroir du desespoir, deniant du meme coup son pouvoir de fascination generale pour hisser voir entre ses bris le sillage insoupgonne de l'Unique. Alors, on ne me fera jamais croire .luc les femmes, par la grace d'une ideologie qui possede le pietre charme de leur menager un espace reserve, ont tout oublie des vagues de nuit qui viennent battre les forteresses d'images qu'on voudrait nous faire confondre avec la vie. L'immense gloire du neo-feminisme serait-elle donc .I'enraciner ce mensonge au ceeur de la feminite?

 

 « O mes filles, o mes reines », depuis toujours maquilles a vous-memes n,est-il pas temps que vous vous aventuriez la ou ni vous, ni les autres ne vous attendant ? Croyez-vous vraiment tromper votre famine en vous rassemblant pour vous ressembler ? La bouche pleine de mots sonores, la tete pleine de theories totalitaires, le ventre plein d'un lyrisme de salles de garde plus ou moins sophistiquees, le feminisme actuel cherche a vous faire perdre jusqu'au souvenir de cette famine pour mieux vous domestiquer. La ruse n'est pas nouvelle ; elle est meme grossiere. Vous suffit-il vraiment qu'on vous dise femmes jusqu'a la cretinisation pour renoncer a partir au-devant de votre enigme et preferer bivouaquer indefiniment dans les villages-vacances de la nouvelle feminite ? Jusqu'a quand redouterez-vous votre nudite pour ne pas voir que le neo-feminisme parade avec des outrances de nanties, vous acculant chaque jour a sacrifier une parcelle de vous memes pour servir, non votre cause, mais la cause de quelques femmes servantes du vieux monde?

 

 Il ne s'agit plus de servir mais de partir.

 

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DE LA FEMME SANS TETE A LA FEMME SANS JAMBES

 

 

   «  Nous n'aimons pas les femmes du tout, mais si jamais nous en aimions une noun la voudrions notre egale, ce qui ne serait pas rien! »

 

     Alfred JARRY.

 

 

 Mais partir ou, quand, comment, lorsque le realisme feministe boucle, quadrille, flique le corps feminin comme le realisme socialiste la fait auparavant du corps social ? Les temps et les sexes faisant semblant de changer,on  « vient » aujourd'hui a l'Ecriture comme d'autres « venaient » jadis a L'Histoire. D'un flux l'autre, l'individualite est emportee avec le meme mepris dans les remous du nombre. Et le fleuve de I'Ecriture feminine, pareil a celui de l'Histoire proletarienne revue et corrigee, ne semble exister, avancer, prendre sens que de la multiplicite de ces noyades de l'Unique dans le collectif. De sorte que l'ampleur de leur debit respectif pourrait tres exactement se mesurer a la quantite d'epaves que Pun et l'autre charrient ostensiblement. Epaves de tous les voyages manques qui surnagent pour trahir jusqu'au souvenir de ceux-ci. Epaves qui se pressent les unes contre les autres pour devenir obstacles a tous les departs.Regardez bien, la caravane passe toujours sur les plans fixes de l'espoir trompe, seulement c'est au feminin qu'il convient maintenant d'aboyer.

 

  Reste neanmoins a savoir pourquoi l’Ecriture prend aujourd’hui le relais de l'Histoire dans l'avatar feminin des grandes entreprises cretinisantes de ce siecle. De meme que l'acces a l'Histoire valut a tous ceux qui etaient convaincus d'en avoir ete exclus, une place de choix dans la prison de l'intemporalite la plus mediocre, de meme la « venue a l'Ecriture » n'assurerait-elle pas aux femmes, souffrant de leur insignifiance, de pouvoir allegrement tourner en rond dans la prison des signes giratoires de la femellitude ?

 

 

 

 

 

 Il n’est pourtant pas besoin de regarder beaucoup en arrive pour voir se dessiner l’histoire de la revolte femine comme l’epopee d’un corps a la recherché d’une tete don’t on s’est obstine don’t on s’obstine toujours a le priver. Non d’un corps disireux de s’approprier la tete des autres macs d’un corps en quete de sa proper cerebralisation. Ainsi vit-on apparaitre au-dessus de la melee de remarquables tetes, celle de Sapho tournoyant en coquillage solaire, celle Heloise s’ouvrant meurtriere de nuit, celle de Therese d’Avila echevelle comme une comete, celle de Virginia Woolf derivant comme un sourire dans l’equinoxe…..Seulement, du peu leur extreme diversite pour leur trouver en commun une indefinissable etrangete, on sait trop que ces tetes eurent le regrettable defaut de ne plaire ni aux hommes, ni aux femmes, sinon comme curiosite vouee a agrementer une representation apesantie du corps collectif. Subtile operation de decollation qui a pour double resultat de jeter votre tete dans le panier d'un corps qui n'existe pas et de saisir votre corps dans le moule d'une tete qui n'est plus la votre depuis longtemps. Aussi, est-il pour le moins regrettable de voir les bureaucrates de la femellitude continuer de pousser a la roue de cette mediocrite ecartelante avec leur detestable theorie de la femme-alibi qui reproche implicitement a toutes ces femmes de n'avoir pas ete ou elles auraient du etre, c'est-a-dire d'avoir tente d'arracher leur corps a celui de la feminite asservie. Au-dela de la demagogie evidente du reproche, j'y vois la le signe d'une constante et consternante particular rite feminine a denier et vraisemblablement a refouler ce supreme effort d'une tete qui, pour ne pas abandoner aux pieges de la generalite le corps qui l’a engendee, se montre des plus attentives a tenir compte de la metamorphose de celui-ci ; corps transfigure, corps unique du fait meme de sa proper cerebralisation. L’invidualite est toujours au prix de cette desertion de corps moyen, fut-il masculine ou feminine et surtout s’il est feminine.

 

 Alors, ce serait peut-etre ades feministes moins presses que celles d’aujourd’hui a confectioner une hagiographie aussi trompeuse qu’edifiante, de ne pas passer sous silence de quelle atroce complicite feminine a tourjours benefice une repression qu’on se plait a dire phallocratique pour ne pas y reconnaitre l’agression du nombre, et non du genre, contre celui ou celle qui tente d'echapper a sa pesanteur. Quant aux analyses selon lesquelles la dependance economique des femmes expliquerait qu'elles aient traditionnellement su se faire les gardiennes de l'ordre en meme temps que celles du foyer, je n'y souscris que tres relativement a considerer l'archarnement cette fois bien specifique de la majorite d'entre elles a defendre, sous toutes les formes possibles, une sedentarite qui plongerait ses racines au plus profond de leur nature. Strange complicite de la specificite feminine et de l'infinie repression de la revolte feminine dont ii serail temps de lever le mystere, au lieu de s'etourdir a revendiquer stupidement cette meme specificite qui a toujours ete accordee aux femmes, et pour cause. Car enfin, ces tetes que certaines eurent l'audace de s'inventer dans le denuement de leur revolte, s'il parut plus simple en temps de crise de les couper comme celle d'Olympe de Gouges, ne s'employa-t-on pas plutot a inlassablement inquieter le corps dont elles dependaient, jusqu'a laisser le choix a toutes les insoumises - la nature aidant comme par miracle - de s'y terrer douloureusement ou de le quitter tragiquement ? N'est-ce pas d'avoir ete privees de l'alibi d'etre uniques, d'avoir ete replongees dans leur feminite generique, qu'un grand nombre de ces femmes se virent acculees a la folie ou au suicide ? C'est a ce renfermement systematique de la femme dans le plus sombre labyrinthe organique que l'histoire de la revolte feminine n'a cesse de s'opposer comme la plus fascinante tentative d'evasion celle d'un corps en quete de son espace imaginaire, celle d'une proie courant eperdument a Ia recherche de son ombre.

 

  Or cette ombre, toutes celles a qui les femmes doivent aujourd'hui de pouvoir echapper au flux et au reflux d'une feminite toujours artificiellernent ondoyante sur le grillage des normes successives, cette ombre, elles ne l'ont decouverte a la lisiere de leurs gestes qu'en fuyant les sentiers battus de leur nature. Non que Flora Tristan, Louise Michel ou Virginia Woolf aient jamais refuse leur feminite, mais chacune l'a inventee a partir de sa propre impossibilite de vivre dans un monde travaillant sans cesse a reduire les femmes au plus petit denominateur commun de leur nature. A chaque fois, la meme rupture inaugurale a decide du parcours de chacune, sans qu'on puisse la dire specifiquement feminine ; au contraire meme, elle participe d'un refus commun a tous les etres qui, a un moment ou a un autre de leur vie, ont maille a partir avec Ie monde. Seules les conditions de l'aventure qui   s'ensuit different et, chemin faisant, la feminite trouverait a s'inventer dans la multiplicite des detours necessaires pour alleger constamment le poids d'une pretendue fatalite organique, pour echapper a cette force d'inertie qu'on ne manque  aucune occasion de dire naturelle afin de ramener insidieusement la femme dans la prison de son corps.

 

 Alors, devant cette perspective de fremissements nouveaux et de mouvements inconnus, augre desquels la proie se libere jusqu'a n'etre plus que le reflet concret de l'ombre, comment ne pas voir que le neo-feminisme constitue la plus catastrophique regression quand l'ideologie de la femellitude se developpe comme une immense battue pour parquer les femmes dans l'uniformite mensongere de leur nature ? Comment ne pas fremir devant l’atterante nouveate de l'entreprise qui reside seulement dans le fait que les femmes elles-memes se font aujourd'hui les rabatteuses benevoles de la plus ancienne et de la fameux plus abjecte tentative de sequestration de la feminite ? Faute de partir a la recherche de son ombre, la proie change de griffes ; et dans ce siecle a griffes, celles de la femellitude valent bien celles de la phallocratie, a ceci pres toutefois que, nous assurant que les femmes n'ont pas plus d'ombre que de tete, mais un sexe omniscient, omnipresent, omnipotent, quelques femmes de tete s'entetent a greffer la tete des maitres sur un corps feminin ainsi rendu definitivement esclave de lui-meme.

 

 Il faudrait etre bien distrait pour s'en laisser imposer par le caractere spectaculaire de l'operation : epuisee de rouler comme une balle a la poursuite d'un corps qu'elle ne rencontre qu'en fin de course, au fond de ravins de la souffrance ou dans les egouts de la torture, la tete de maitres n’attendait-elle pas cette regeneration ? II n'est que de voir avec quelle bonne grace celle-ci braque aujourd'hui ses lumieres comme autant de miradors sur une interiorite feminine se livrant a elle, pieds et poings lies. Que ces complaisances ne surprennent pas, le neo-feminisme est en train de reussir ce a quoi on n'etait jamais encore vraiment parvenu : a convaincre intimement les femmes d'abandonner leur tete et leurs jambes pour trouver leur equilibre en se au bord de sa vie : recroquevillant dans l'antre sacre de leur ventre. J'ai parle de regression, j'etais au-dessous de la verite quand on ne se contente plus de prendre la proie avec ses mysteres mais qu'on la depece deja en pleine lumiere. Je veux dire a la lumiere de l'obscurantisme tapageur dont notre epoque a le secret et qui, en l'occurrence, a permis de transformer en moins d'une dizaine d'annees le fameux « continent noir » en supermarche de dupes.

 

 En effet, c'est en vain que l'on accorderait a cette lumiere une autre qualite que celle d'aveugler et j'ai beau ne pas en croire mes yeux, mes oreilles, ma peau, mes reins, ma taille, mes jambes, l'univers feminin tient toujours dans la meme tirelire, en depit du retournement considerable opere par la revolution neo-feministe : au lieu d'etre placee en bas de cette tirelire, la petite fente s'ouvre depuis quelques annees a son sommet et on se delecte a exhiber ce qu'on se delectait a dissimuler. Eternel retour du mensonge, eternelle jeunesse du simulacre, la pruderie et la parade englobent, enrobent, enserrent la meme peur caverneuse de la nudite.

 

 De cette nudite, je n'ai pas fini de parler : c'est elle qui surgit a la pointe de la pensee delivrant le corps-objet de ses carapaces de peur, comme c'est elle qui transparait entre les plus profonds fremissements d'un corps se refusant parfois a devenir le cercueil de la vie que visent a en faire les ideologies. C'est d'elle sans doute dont revait Georges Bataille en nous confiant « Je pense comme une fille enleve sa robe. » C'est elle encore vers laquelle courait Daniele Sarrera pour la voir apparaitre comme une catastrophe d'aube au bord de sa vie : « Je suis une vitre dans le palais des vitres ; je ne separe rien. Devant it n'y a rien a voir. Derriere it n'y a plus rien a voir.» Et je voudrais qu'on garde a l'esprit insupportable aveu de cette transparence, de ce neant de nudite, pour qu'on puisse se representer qu'il y va la d'une lutte sans merci contre la fatalite des apparences. Je ne sais pas d'autre mot que celui-la de nudite - au mieux denudation - pour rendre compte de ce desir d'arracher les etres et les choses a la gangue de tous les faux-semblants sous laquelle par commodite psychique nous consentons a les garder prisonniers.

 

 Pourtant, il ne me deplait pas que l'evocation de cette nudite si peu physique fasse immediatement venir a l'esprit celle du corps car, d'entre toutes les apparences, le corps, et plus particulierement le corps feminin, n'a cesse de servir a tous les trafics possibles a partir de leur fatalite presumee. D'avoir toujours dependu de ce destin reserve au corps, d'avoir incarne jusqu'au derisoire son asservissement a l'utilite procreatrice, erotique ou seulement economique, l'histoire de la feminite est trop tragiquement liee au deni de cette nudite pour qu'on apprecie a sajuste valeur un neo-feminisme qui le perpetue en etalant la misere de ses fards sur les parois de l'interiorite feminine. Sans m'arreter a la composition de mon corps ceux-ci, du reste des plus traditionnels, j'examinerai d'abord a quelle operation de maquillage en trois temps l'ideologie de la femellitude les emploie et comment, du meme coup, la venue des femmes a I'Ecriture constitue un bond en avant dans la tradition du simulacre feminin.

 

 Premier temps : la pose d'un fond de teint susceptible de faire apparaitre une structure monopolisante qui, ici comme ailleurs, vient au secours de l'impuissance. Base sure, haute en couleurs et en relief. La parole feminine se dit normative de tout langage corporel comme Annie Leclerc n'hesite pas a nous l'apprendre : « Ce n'est pas a nous qu'on peut faire le coup de la separation de l'ame et du corps ; ca ne marche pas. Ce divorce-la jamais ne fut de notre fait (...). Pas une ligne de notre main qui ne fut du corps proposee, du corps essayee. » (La venue a l'ecriture, p.133.) De sorte qu'a ecouter les fanfaronnades de cette corporalite ecrivante, la singularite de l'Ecriture feminine, dont les unes et les autres continuent pourtant a chercher desesperement les fondements, tiendrait dans ce triste et constant  emerveillement de chaque ecrivaine sur son propre discours : Mme Jourdain decouvre qu'elle a toujours deja pane le langage de la totalite. Ce qui pourrait etre, si ce langage de la totalite, comme tout langage totalitaire, ne s'epuisait pas a nous expliquer inlassablement qu'il ne connait pas de limites. Avantage considerable, convenons-en : it suffit de lire un seul de ces textes pour les avoir tous lus. Ainsi, quand Madeleine Gagnon nous revele : « on corps est mots » (La venue a l'ecriture, p. 63), Helene Cixous nous confie: « La vie fait texte a partir de mon corps. Je suis deja du texte » (p.  57), pendant qu'Annie Leclerc nous vante ce  « texte indefiniment ebauche du corps au corps porte, du corps a cri, du corps a terre, du corps a odeur, lumiere, son, du corps a espace, du corps a memoire, du corps a corps intime, immense, obscur et certain du vivre » (p. 133). La chair est decidement bien triste quand it n'y a plus qu'un seul livre a lire. Et ce n'est pas le moindre merite de cette diversite dans l'uniformite de nous le montrer a l'evidence.

 

 Neanmoins, le plus troublant est que personne - et je dis bien personne - ne s'est trouve pour contester cette pretention neo-feministe a parler le langage de la totalite. Serait-ce donc parce que les bureaucrates de la femellitude ont ainsi trouve le moyen inespere de ramener les femmes par troupeaux dans leur taniere organique, ou serait-ce parce que les hommes et les femmes, desesperant de plus en plus de jamais se reconnaitre dans la peau de chagrin qu'on a fait de leur corps, n'en sont plus a une peau de rechange pres ? Je ne me risquerai pas a en trancher le scandale de leur detention  « naturelle » au moment precis ou chacun s'epuise a essayer sans enthousiasme les resumes du corps qu'on lui propose.  Aussi, d'une part, l'incapacite de la reflexion feminine actuelle a sortir des meandres de l'organique est-elle correlative de celle d'une tradition occidentale, issue du dualisme judeo-chretien, a penser le corps autrement que sous le signe du dechirement, du malheur quand ce n'est pas de la malediction. Mais, d'autre part, il suffit que cette tradition, a avoir trop nie le corps, commence a perdre son objet pour que cette infirmite feminine ait toutes les chances de passer pour le modele de la sante, ou tout au moins pour le debut d'une prise de conscience du corps enfin vecu sous le signe de la reconciliation. Sans beaucoup de mal d'ailleurs, puisque, a voir defiler les images fragmentaires d'un corps pris dans les filets de l'usage, hypertrophie ou atrophie au gre de ses specialisations successives, nous devenons surtout sensibles a l'absence de ce qui pourrait nous reconcilier avec ce corps sans savoir vraiment la nature de ce manque. Et comment le savoir quand I'extreme diversite de ces specialisations sert autant a nous familiariser avec cet asservissement du corps qu'a nous dissuader de chercher a y mettre fin ? Chaque jour devient l'occasion d'elargir l'eventail de ce malheur. De quoi nous plaindrions-nous ? Sa bigarrure nous assure qu'il y en a pour tous les gouts.

 

 D'entre toutes ces specialisations, celle de la jouissance, derniere venue au catalogue general des mille et un moyens de reduire le corps a sa plus simple expression physique, est incontestablement la plus gratifiante : s'imposant comme specialisation de la totalite, ne sert-elle pas a couvrir, mieux que toute autre, la realite de la separation ? Et il est loin d'etre indifferent que les neo-scripteuses se targuent aujourd'hui d'en detenir le monopole, evidemment par le truchement d'une Ecriture qu'elles ne craignent pas de definir comme « textes-jouissance, en perpetuelle extension » (Michele Montrelay, Sorcieres, n° 7, p. 44). A lui seul, cet accaparement de la specialisation jouissante renvoie la revolution neo-feministe au domaine du simulacre. Simulacre d'une totalite qui reconduit la femme dans la vanite de sa pretendue etrangete, mais encore simulacre d'une totalite qui contribue a aggraver une crise generale du corps, en misant aveuglement sur le processus de specialisation qui permet a celle-ci de s'installer avec l'emprise que l'on sait. Que les sceptiques ecoutent Helene Cixous : « Ne suffit-il pas que coulent nos eaux de femmes pour que s'ecrivent sans calcul nos textes sauvages et populeux ? Nous-memes dans l'ecriture comme les poissons dans l'eau, comme les sens dans nos langues et la transformation de nos inconscients.» (La venue a l'ecriture, p. 62.) Ne suffit-il pas de tremper sa plume dans l'encrier du sexe feminin pour s'en aller repetant : « J'ecris donc je jouis; je jouis done j'ecris » et pour que le simulacra de l'Ecriture engendre une Ecriture du simulacre ?

 

  Car pour faire croire qu'elles vivent  « directement en prise sur l'ecriture, sans relais. En moi le chant mais qui, des l'emission, accede au langage : un flux immediatement texte » (Helene Cixous, p. 62), ces Lorelei de la totalite ont du se faire recluses de l'interiorite feminine la plus rageuse constituent attendue. Et c'est avec plumes et ramages qu'on les voit se bousculer pour reintegrer l'abri le plus traditionnel de la feminite : leur ventre qu'elles vont s'acharner a rendre desesperement productif, ainsi qu'il a d'ailleurs ete toujours commande aux femmes de le faire. Question de survie quand l'image de la nouvelle feminite cherche a s'imposer comme le fruit exclusif de ces entrailles, mais aussi question de maquillage, et c'est la le deuxieme temps de l'operation dont j'ai parle. Moment crucial dont depend la reussite de le enterprise: il s'agit de la mise en valeur de la partie pour le tout, un truc totalitaire pour agrandir demesurement le ventre avec une ombre mode posee sur toute la vie sensible et soutenant l'arcade de la reflexion. Il faut admettre que le resultat est stupefiant : la specialisation est completement dissimulee par l'enormite de la pretention. Errant dans la nuit du corps absent, comment la seulement plupart ne se laisseraient-ils pas eblouir par ces pleins feux sur le ventre, colore avec un rouge criard qui se retrouve jusqu'au bout des ongles, jusqu'au bout de la plume : « Le trop-plein de la feminite vous deborde puisque vous etes hommes. Mais vous etes surs que vous etes humains? » (Helene Cixous, p.41) !

 

 Difficile dans ces temps de penurie de sens et d'inflation des signes, de contenir la montee des encres feminines ! D'ailleurs, qui pourrait accuser les ventriloques neo-feministes de contrefaire le langage du corps ? Qui pourrait leur faire grief de mentir et de se mentir a elles-memes a un moment ou l'existence du corps tend de plus en plus a etre confondue avec celle de l'objet dont le contournement complaisant ou la mise en pieces rageuses constituent l’alternative d’une pensee s’engouffrant dans son impuissance a saisir ce qu’elle apprehende comme etranger a elle- meme? Car tel est aujourd'hui le malheur de l'Ecriture et le peu d'espace ou elle consent a se developper comme Ecriture du malheur, a l'ombre de laquelle, meprise ou exalte, le corps creve toujours d'etre reduit a lui-meme, tandis que les signes proliferent faute de ne jamais trouver a s'incarner. D'ou l'incontinente theorie des flux venant irriguer le corps aride de L’Ecriture et remplir, depuis peu, les encriers vaginaux.

 

  D'ou aussi le peu de peine de L'Ecriture feminine a faire exister son inexistence au milieu d'une insignifiance formelle du meilleur aloi, sous laquelle toutefois les maitres ont trouve et trouvent encore le moyen de se prevaloir de la souffrance de leurs victimes pour enraciner leur pouvoir dans le terreau de la misere. Considerons seulement l'indecente exploitation d'Artaud et de tous les possibles  « suicides de la societe », qu'on deterre a la demande pour autoriser tout un chacun a sacrifier sans risque, a une rhetorique de la separation a travers laquelle la maladie s'impose insidieusement comme norme de l'intensite. Et la fortune litteraire de cet ahurissant « qui perd gagne » n'est concevable que parce que la realite du corps y est constamment niee, qu'il s'agisse de celle de la douleur ou de celle du plaisir. C'est evidemment en matiere d'erotisme que le mensonge est le plus revelateur : la representation compulsive d'un corps bless, torture, dechiquete, rend tres exactement compte du gout des maitres a se jouer des corps ni comme d'un puzzle sanglant ; elle semblerait meme s'y conformer servilement en ne retenant que les interessantes figures de sang seche, une fois les blocs de douleur ou les lambeaux de detresse hativement jetes dans les poubelles de l'Histoire ou de I'Ecriture, c'est pareil. Alors d'etre textuelle et jamais passionnelle, cette Ecriture se condamne a n'etre qu'une insupportable rumeur autour d'un corps devenu obsessionnel, parce que prive de tout ce qui pourrait le faire vibrer et se decouvrir dans les metamorphoses de ses ombres analogiques.

 

 Et c'est la que la venue des femmes a L'Ecriture prend tout son sens et qu'on arrive a la touche finale de ce maquillage : celle qui est censee lui donner l'eclat du naturel. A asphyxier le corps feminin avec la poudre aux yeux du Meme, le neo-feminisme le prive egacement de son espace imaginaire. S'elevant desormais comme un obstacle et non plus comme un manque, ce corps va pouvoir modeler le morne paysage de L'Ecriture de toute sa force d'inertie jusqu'a ce que l'horizon s'enfonce sous sa gravidite qu'on ne se prive jamais de dire primordial : « Il n'y manque rien pour moi de ce comble.

 

  « C'est la que de cette mere engloutit avec fantasme phallus enfant pour ne laisser place qu'a ton phare penis qui remonte soudain de cette histoire replacee. Son clitoris scintille. Voyant mes mains ma bouche le caresser pour resumer sous le plaisir trois enfants reunis. » (Madeleine Gagnon, La venue d l'ecriture, p. 99.) Est-ce clair ? Je ne saurais le pretendre mais assez peut-etre pour voir comment le corps feminin - je veux dire le ventre - se gonfle ici d'avoir ete engrosse par le stylo de l'Ecriture et comment les mots, pris dans cette centrifugeuse humorale, vont entrer dans la composition de l'emulsion la plus efficace pour dissimuler les escarres d'un corps accule a l'immobilite de son indigence organique. Ultime artifice grace auquel la boursouflure du propos et la gluance du style permettent a l'Ecriture feminine de pretendre a une plenitude et a une periodicite naturelles.

 

 Aussi, pour etre formellement inverse, le rapport au corps de l'Ecriture feminine n'est pas moins mensonger que celui de la rhetorique textualisante depuis longtemps en cours. J'accorderai toutefois a celle-ci le merite d'avoir confectionne le canevas d'une mise en pieces du corps, alors que la pretention de l'Ecriture feminine a la totalite repose tout entiere sur une activite de ravaudage qui suit avec application les espaces vides mis en evidence par ce meme canevas comme figures de la separation. Ainsi, a la page 84 de La venue a L'Ecriture, trouverez-vous toutes les explications necessaires' pour realiser vous-meme cet ouvrage de patience qui vous jetera dans l’aventure de L'Ecriture feminine : « M'ecrire et laisser couler toute mon histoire a l'infinitif. M'ecrire a I'infini, me laisser fibrer dans les consonnes, me detendre dans mon corps au travers, en dessous, en dessus, tous les tissus troues. Les repriser, reprendre tous les fils a la fois » Ce qui vous permettra peut-etre de comprendre aussi I'insistance promotionnelle des neo-feministes sur leur venue a l'Ecriture : dans l'etroitesse de ce domaine textuel, du moins, la revolution serait en marche puisque la plenitude feminine y viendrait ainsi combler la vacuite masculine, sans bouleverser quoi que ce soit, remarquons-le au passage. Ce qui n’est d'ailleurs pas sans contribuer a l'exemplarite declaree de cette guerilla rhetorique puisque la conformite structurale de la production neo-feministe au surplace culturel qui marque ces dernieres annees - de Tel Quel a l'hyperrealisme en se depaysant a travers les variantes fantastiques, neo-realistes, conceptuelles d'un meme miserabilisme - se trouve servir inopinement le fievreux souci neo-feministe de redondance a la grotesque idee qu'on se fait de soi-meme des que le monde est reduit a n'etre plus qu'un miroir complaisant. Non que chaque femme venant a L'Ecriture, comme en temoignent prolixement Helene Cixous, Madeleine Gagnon, Annie Leclerc et leurs emules, ne cherche a faire montre de ses mille et un visages, de ses mille et un corps, ne se differenciant pas par la de la pietaille qui patauge dans la grenouillere textuelle. C'est la banale affaire de fatuite litteraire. Mais quand cette derisoire parade se double au feminin d’un orgueil de proprietaires parvenues, inlassablement pretes a vous faire le tour de leur texte et de leur sexe, on en arrive a se poser cette question monstrueuse : serait-il donc dans !'essence de la feminite de s'interposer a tous les departs ?

 

 

 

 

 

 

 Je m’en voudrais de noircir outrageusement le tableau, tant la question est grave. Mais j’trouve avoir les plus grandes craintes quand, les unes apres les autres, les neo-scripteuses semblent manifester une bien curieuse envie de stylo pour nous decrire par le menu comment elles essuyent, lavent, epluchent, malaxent, petrissent leur Ecriture. Et la recette que nous donne Madeleine Gagnon, de sexe a oreille, constitue un parfait echantillon de l'immense livre de cuisine litteraire qui est en train de s'ecrire : « Mon corps est ecritures dispersees. Les etendre, les detendre et me les ramasser. Chacune des parties, texte a constituer. Je prends pour exemple mes seins. Avec les deux mains je les travaille. Ils parlent dans mes mains qui les ecrivent. Ils jouissent et me glissent entre des histoires dissemblables »  (p. 84). Ceci dit, je me demande ou est passe le stylo.

 

  Question peut-etre inconvenante mais qui est pourtant la seule que pose vraiment l'Ecriture feminine, pour la raison que d'une mediocrite litteraire qui commence a bien faire, le neo-feminisme semble etre reduit a projeter la genitalisation intensive. Comment pourrait-il d'ailleurs en etre autrement quand, venant sans cesse donner de la tete contre les parois du Meme, cette Ecriture s'avere incapable d'ouvrir des passages de sens entre les etres et les choses ? Son soul espoir est textuel et c'est pourquoi cette genitalisation va se confondre avec l'avancee de ce stylo baladeur dans la masse d'une Ecriture qui trouvera sa specificite feminine a se refermer de plus en plus sur elle-meme et a se laisser ainsi determiner tout entiere comme l'enveloppe de ce petit substitut phallique, devenu invisible. Faut-il le preciser, cette genitalisation n’est pas contraire a l’entreprise de desexualisation don’t j’ai precedemment parle mais elle la favorise contribue a l'installer fantasmatiquement puisqu'elle vise a d'hui sans une reconstitution textuelle du seul sexe feminin, toute representation du monde devant des lors se conformer a cette  « place en creux » que l'Ecriture feminine pretend combler : « La grotte, a la fois support et signe du creux. Le corps de la femme, considers comme matrice de L'Ecriture, de ce qui se trace en elle, dans le creuset de sa jouissance  » (Claude Boukobza-Hajlblum, Sorcieres, n° 7, p. 47). On comprend mieux la haine neo-feministe pour l'idee meme de representation. L'Ecriture feminine n'ayant pour but que d'en imposer une seule au detriment de toutes les autres, ce « Mississipi-ventre » comme le dit si modestement Victoria Therame Sorcieres, n° 7, p. 50).

 

 Dans ces conditions, it est a peine utile de se referer aux textes pour savoir que la plenitude feminine sonne creux, qu'il n'y a pas, qu'il n'y traires aura pas de poesie feminine tant que les femmes s'enteteront a croire a une specificity feminine qui les condamne a tourner en rond autour d'elles-memes. Ce que viennent d'ailleurs confirmer Huit siecles de poesie feminine (Anthologie de Jeanne Moulin), tombant comme un pave dans la mare de l'actuelle pretention feministe : a quelques exceptions pres, cette poesie feminine aurait beaucoup de peine a passer pour autre chose qu'une traduction affectee du discours de la feminite ordinaire, s'enroulant toujours autour de lui-meme en parure, en voile, en mystere... Et je ne crois pas beaucoup m'aventurer a penser que c'est a cette traditionnelle exploitation narcissique du monde par la feminite ecrivante que s'en prend Virginia Woolf dans Une Chambre a soi, que les neo-feministes brandissent aujourd’hui sans l'avoir lu, semble-t-il : « (...) il est nefaste pour celui qui vent ecrire de penser a son sexe.Il est nefaste d'etre purement un homme ou une femme ; it faut etre femme-masculin ou homme-femme. Il est nefaste pour une femme de mettre, fut-ce le plus petit accent sur une injustice ; de plaider meme avec raison une cause; d'une maniere ou dune autre, de parler sciemment comme une femme. Et " nefaste " nest pas une figure de rhetorique ; car tout ecrit volontairement tendancieux est vous a la mort, cesse d'etre fecond, dort. Meme si cet ecrit semble un jour durant plein de force et fait de main de maitre, it doit se faner a la tombee de la nuit et ne pourra croitre dans l'esprit d'autrui. L'art de creation demande pour s'accomplir qu'ait lieu dans l'esprit une certaine collaboration entre la femme et l'homme. Un certain mariage des contraires doit etre consommé (...) L'ecrivain, pensai-je, une fois que son experience est terminee, doit pouvoir s'abandonner et laisser son esprit celebrer ses notes dans l'obscurite » (p.141). Peut-on dire plus discretement la misere de toute litterature engagee,et le malheur de l'engagement feminin dans l'Ecriture ? C'est pourquoi je doute que l'etonnante soeur de,Shakespeare, a qui Virginia Woolf reve d' « offrir une nouvelle naissance », de lui donner l'occasion « de prendre cette forme humaine a laquelle ii lui a si souvent fallu renoncer » (p.154), se reconnaisse jamais dans cette proclamation d'une certaine Marie-Ange Guillaume : « Partir du noyau et tricoter des ramifications en forme de bras. Voila, pour commencer a ecrire, it faut fame (...) II ne s'agit pas de vertige. (...) Non, it s'agit de ce noyau, auquel il faut a tout prix tricoter des ramifications sous peine de le voir devenir, irremediablement, oubli d'ecrire. » (Sorcieres, n° 7, p.16.)

 

 Je n'en demandais pas tant pour dissuader le lecteur d'une eventuelle malveillance de ma part. Mais apres cette revelation que toute la textualite feminine vient illustrer, je cherche ce que les femmes en voie de liberation peuvent reprocher au regard masculin, hormis sa fonction scopique, bien evidemment, puisqu'on s'en souvient, le regard est une fonction phallique. On lui reprocherait moins sans doute de reduire la moitie de l'humanite en une collection d'objets plus ou moins desirables (nous sommes tous des objets sexuels et c'est bien la moindre des choses) que d'avoir decoupe la realite feminine suivant un pointille utile et simplificateur qui retient et detient toute la feminite dans les limites d'un corps contenant.

 

 Femme-tirelire a la portee de toutes les bourses, femme-tronc a la portee de toutes les peurs. Circuit organise d'appetence et de degout, de naissance et de petite mort, d'alimentation et de putrefaction, d'origine et de fin. Leger LunaPark transportable dont les brillances de l'exterieur rassurent sur les tenebres de l'interieur. Et tout le reste n'etant qu'accessoires, la tete, les jambes s'en vont en volutes, en parure, en nuages, autour de cet abime de poche. Femme sans tete, femme sans jambes, malleable a l'extreme d'etre confinee a l'interieur d'elle-meme : on la prend par le cou, elle devient terre de conquete et d'exil ; on la prend par la taille, elle devient sablier pour chevaucher le temps qui passe; on la prend par le sexe, elle devient plante dont on ira jusqu'a surveiller jalousement la floraison dans les serres du desir. Alors, si l'histoire officielle du corps feminin est desesperement prise dans les limites de ces tableaux de chasse successifs, blasons quelquefois splendides d'un corps embrasse dans la glace de ses reflets, en quoi serait donc revolutionnaire une ideologie de la femellitude qui paracheve cet enfermement de sa circularite beate pour imposer une image de la femme cul-de-jatte, ne venant en rien infirmer la trop celebre formule de Saint Thomas d'Aquin : a « Tota mulier in utero » ? Les femmes n'auraientelles utilise la tres lente levee de la malediction chretienne de leur corps que pour devenir les guides intarissables d'une prison qu'elles mettent leur orgueil a ne pas deserter et se trouver autorisees a s'en faire les gardes-chiourme zelees par le seul miracle de leur venue a l'Ecriture ?

 

 Serait-ce donc cela la revolution neo-feministe, regarder tout par le plus petit bout de la lorgnette textuelle et pretendre a hauts cris qu'on y voit les terres inconnues de la sensibilite feminine, alors que le paysage ne se modifie que de la pusillanimite du point de vue ? Je veux bien que « la/une femme occupant par rapport a l'elaboration theorique une fonction a la fois de dehors mutique soutenant toute systemacite et de sol maternel (encore) silencieux dont se nourrit tout fondement, elle n'a pas a s'y rapporter de maniere deja codee par la theorie » comme prend soin de nous le rappeler Luce Irigaray a l'aide de son Speculum (p. 458) et avec cette grace si peu theorique qui n'est qu'a elle, ma-is ce n'est pas une raison pour qu'a chacune des elongations passees, presentes ou previsibles du phallus en papier de la theorie, doive correspondre un approfondissement d'une longueur egale deL’antre textuel de la femellitude. C'est pourtant ce qui se passe et ouvre aux femmes en lutte, it faut en convenir, d'incontestables horizons du genre de celui-ci « S'enfouir sous la jupe de quelqu'une, c'est la metaphore pour comprendre qu'on touche avec la jouissance du clitoris, un chavirement dans le corps historique de l'espece. " Si je jouis " c'est que je renverse quelque chose de mon equilibre, du role qui m'enrole. J'inverse l'ordre des mots. Des syllabes. Je double Adam sur sa gauche. Je dedouble avec mon nombril lisse. Et c’est ma page certaine » (Nicole Brossard, Sorcieres, no 7, p. 46). De cette page certaine, nous acquerons au moins la certitude que nous acquerons au moins la certitude que nous sommes loin d'en avoir fini avec les tribulations de ce stylo intempestif, d'autant que pour rattraper les millenaires perdus de nombril non « lisse » (la il y a une subtilite qui m'echappe) et occuper sans plus tarder l'espace sacre de l'Ecriture, on met les bouchees doubles : « La parole s'accelere de plus en plus, se bouscule en lapsus. Begaiements. Virevolte, morceaux de spirale arraches du ressort. Elle finit par ne plus rien raconter sans pour autant cesser de s'activer. » (Michele Bloch, Sorcieres, no 7, p. 16. C'est moi qui souligne.) Alors malheur a qui oserait trouver la la plus classique definition du bavardage ! Malheur a qui serait un peu rebute par cette logorhee de la feminitude, it s'agit la de : « Croistu qu'on pourrait leur dire, crois-tu que je saurais leur expliquer…(...)

 

 L'hydrecriture

 

 « Plaisir aussi des mots qui montent fixant jusqu'au vertige la vie tourbillonnee, les mots erotises car it n'est de creation que sensuelle. Mes petits, mon livre, je ne vous ai pas enfantes dans la douleur mais dans l'euphorie des sens, la joie d'un corps en transe, l'allegresse ; dans un formidable orgasme aquatique, rythme comme le cours du sang et le flux respiratoire. Les mots jaillissaient avec l'eau de mon ventre superbe, it exulte, it gicle son cri toujours le meme, it je me donne la vie la mort la vie » (Francoise Fournier-Tauran, Sorcieres, no 7, p. 18). Appellation controlee des plus utiles qui nous permet d'ailleurs de garder toutes nos illusions sur la diversite de ces produits neo-feministes lances a grands renfort de vagissements guerriers sur le marche litteraire : « Ecrire est un combat on nous dirons qui nous sommes, ce que nous serons lorsque nous aurons assez parle….. des femmes. » (Frederique Sorcieres, no 7, p. 17).

 

 Seulement, a en juger par la qualite intarissable de cette « hydrecriture », il n'y a gunre d'espoir, dans l'eternel retour de ce raz-de-maree, a voir apparaitre comme une bouee de sauvetage un quelconque point de saturation. Nous voila condamnes pour longtemps, semble-t-il, a la gluance du chacun pour soi et de la misere pour tous ; et cela durera tant qu'on continuera d'exploiter la separation de facon forcenee au point de mettre tout en oeuvre pour empecher de la conjurer, comme le neo-feminisme s'y emploie avec acharnement. Aussi, pour l'heure, est-il completement indifferent que la plupart des hommes cherchent a rendre compte de cette separation avec des gestes, un langage, des images fragmentaires ou que les femmes cherchent a la maquiller en plenitude generique, au lieu que les uns et les autres se passionnent a la defier. Ici et la, la meme fiction de l'autonomie sensible ne sert-elle pas a convaincre que l'etre se restreint a un echantillonnage limite par le meme imperialisme de genre ?

 

 Peu importe des lors, que le Meme soit affecte d'un signe masculin ou d'un signe feminin puisque sa suprematie s'avere en outre, dans un cas comme dans I'autre, des plus douteuses : des self-services de dans cette perspective triomphaliste, le sexe masculin n'a-t-il pas toujours ete contraint de se goner fantasmatiquement de toutes les conquetes qu'il n'a pas faites, tandis que le sexe feminin, obeissant depuis toujours au meme mouvement, mais a rebours, n'a cesse de se creuser fantasmatiquement derriere des simulacres qui sont autant  de derobades ?

 

 

 

 

 C'est a perpetuer mais surtout a relancer, avec l'armement lourd de la cretinisation moderne, cette tradition de la separation et du faux-semblant que l'ideologie de la femellitude doit son incroyable succes. A trop parler d'une revolution neo-feministe, on oublie mieux qu'il s'agit la d'une revolution de marche, consistant dans une savante redistribution de la pacotille de l'eternel feminin. A une epoque avant tout desireuse de se laisser mystifier par les charmes de la demystification, il etait impensable que le sexe feminin restat la mine de mysteres qu'il avait ete jusqu'alors. Tout etait pret pour que quelques femmes, alliant les irresistibles vertus du militantisme et du racolage, exploitent les mysteres de cette mine. Elles arriverent portees par la revolte des femmes et arriverent a circonvenir cette revolte.

 

 Qu'on ne s'etonne plus alors de voir les neoscripteuses se saisir febrilement du stylo comme d'une pioche pour tenter d'approfondir la representation du sexe feminin ; de ces travaux forces de la femellitude depend la glorieuse edification l'identite feminine. Dans le meme temps, tout ce qui peut encore subsister de la production artisanale, allusive, approximative, qui s'etait spontanement developpee autour, a partir du mystere feminin, est en train d'etre allegrement requisitionne, stocke, reevalue pour etre ventile sur le tapis roulant d'une industrieuse « parole de femme ». La collection complete de la revue Sorcieres constitue d'ailleurs un catalogue fort detaille sur la nature et la qualite de ce qui est offert dans les allees et les contre-allees de ce nouveau Bonheur des Dames et on y verra qu'en ouvrant des chaines d'antres vaginaux pour con sommatrices de brimborions clitoridiens, le neo-feminisme ne propose rien moins aix femmes que d'autogerer leur misere en meme temps que leur mystere. Pour peu que celles-ci, par faiblesse ou distraction, se laissent happer par la force d'attraction de cet uterus flambant neuf, elles trouveront tout a la Samaritaine neo-feministe : des flacons geants d'encre menstruelle pour avoir la plume feminine, un grand choix de tetes ventrues pour accoucher d'enfants-livres, d'inusables mots-tetines pour ne pas s'arreter de parser et puis, et puis, cet exciusif vernis de jouissance cense dormer un coup de brillant aux phrases les plus plates : « Ma langue n'est pas assechee et j'ecrirai tout ce qu'il me restera de salive. Je caresse lentement mon clitoris. Sa coule du vagin. J'approche mes doigts, les y glisse et sens sur les parois les cicatrices des  accouchements. Elles ont fait mal alors ; aujourd'hui elles chatouillent et rient. » (Madeleine Gagnon, La venue a l'ecriture, p. 73.) Et Madeleine Gagnon est loin d'etre la seule cliente satisfaite et rengorgee de cette grande surface neofeministe. Aucun doute que chaque femme y trouvera tout ce qui constitue la panoplie, au demeurant fort restreinte, de la nouvelle feminite, a condition de s'abandonner, corps et ame, a l'energie textuelle de cette matrice de distribution ou on lui promet d'etre nourrie, logee, chauffee, blanchie... Avec en prime de fidelite, la revelation d'une periodicite feminine qui a, semble-t-il, toujours soin a faire passer pour naturel : la vertu miraculeuse de guerir du gout des voyagers.

 

  D'ailleurs, que les femmes auraient-elles besoin de se soucier de cette tension vers l'autre, de ce pari contre le vide, de cette famine lointaine qui decide des plus grands departs? Les voila, une nouvelle fois captives du labyrinthe banalise de la feminite : « Et toutes les femmes sentent, dans l'obscurite ou la lumiere, ce qu'aucun homme ne peut eprouver a leur place, les incisions, les naissances, les explosions dans la libido, les ruptures, les pertes, les jouissances dans nos rythmes. Mon inconscient est branche sur ton inconscient. » (Helene Cixous, La venue a l'Ecriture, p. 61.) Les voila menacees par le plus insense bourrage de sexe, en comparaison duquel toute prise de possession phallique s'avere bien ephemere (le phallus se retire toujours), quand on considere le matraquage de l'allaitement providentiel et textuel qui semble constituer I'arme absolue de cette colonisation de i'espace feminin : « Voila pourquoi, comment, qui, ce que, j'ecris : le lait. La nourriture forte (c'est moi, qui souligne). Le don sans retour. L'ecriture aussi, c'est du lait. Je nourris. Et comme touter celles qui nourrissent je suis nourrie. Un sourire me nourrit. Mere je suis fille : si to me souris, to me nourris, je suis to fille. Bonte des bons echanges. » (Helene Cixous, La venue a l'ecriture, p. 54.) Ne serait-ce pas pour eviter aux femmes de se laisser un jour empoisonner par cette bouillie de conneries que Picabia a reve de La fille nee sans mere? Mais il y a des reves que la mediocrite dominante s'emploie a detruire avec un acharnement qu'elle prend toujours soin a faire passer pour naturel :

 « Maintenant, ecoute ce que ton corps n'osait pas laisseur affleurer.

 « Le mien me dit : je suis la fille du lait et du miel. Si to me donnes le sein, je suis ton enfant, sans cesser d'etre la mere pour ceux que je nourris, et to es ma mere. Metaphore ? Oui. Non. » (Helene Cixous, p.55.)

 

 Peut-on encore parler de regression quand les assauts repetes de cet allaitement force ne vous laissent plus que le loisir de balbutier quelques « areu areu» d'acquiescement ? C'est qu'en fait, comme la Bledine Jacquemaire, le neo-feminisme est une seconde Maman et que chaque femme, ecrivant pour alimenter de sa plume ma gloutonnerie feminine presumee, est une mere pour moi. On croyait en avoir fini avec les obscenites de la mere-patrie. Pas du tout : un retournement de jupes, et voila la patrie de la mere refermant sourdement sur le feminin la muqueuse de ses frontieres.

 

 Etrange contree de la suffisance ou les amazones de service, bien evidemment « grosses » de leur suffisance, s'emploient sans relache a apprendre aux femmes a jouir (toujours et encore) de leur suffisance. Quoiqu'on se dise sorcieres, ce n'est pas sorcier : comme d'habitude en quoi donc cette pareil cas, pour avaler la couleuvre du serpent de meres de l'Ecriture feminine, it suffit d'y croire:

 « La ou to es, j'y suis aussi, et les autres encore. Et l'amour est de vouloir s'en conforter l'un dans l'autre, la connaissance certaine.

  « Mais pourquoi toi alors, et non quelque autre? Oh c'est tres simple, c'est que to veux bien. C'est si rare, si precieux, au moins de pouvoir le croire » (Annie Leclerc, La venue a l’ecriture, 132.)

 Il n'y a decidement que la foi qui sauve dans cette nursery de l'Ecriture de la suffisance et de la suffisance de l'Ecriture ou d'infatigables ingenieuses de l'ame feminine, dont la toute- puissance gelatineuse rappelle a s'y meprendre « nourrices hitleriennes » de Dali, arrivent « de plus en plus nombreuses, plus exposees, nues, fortes, nouvelles » (Helene Cixous, p. 60), pour aplanir sous le rouleau compresseur de leur chair triomphante l'epineuse question du passage de la quantite a la qualite : « Parce qu'il y a lieu en toi pour elles. Plus elles sont aimees, plus elles croissent et s'etendent, s'approchent, se donnent a voir comme jamais encore, plus elles sement et levent de la feminite. (...) Ferme les yeux et aimeles : tu es chez toi dans leurs terres, elles to visitent et to les visites, leurs sexes to prodiguent leurs secrets.

Ce que to ne connaissais pas elles to I'apprennent et to leur apprends ce que tu apprends d'elles. Si tu les aimes, chaque femme s'ajoute a toi, et tu deviens plufemme. » (Helene Cixous, p. 60.) C'est si beau, c'est si grand, c'est si genereux, cette promiscuite d'aveugles, que j'ose a peine formuler ici un leger doute : pourquoi donc cette « plufemme », « femme entre toutes les femmes », si j'ai bien compris, au meme etre que la Vierge Marie, superwoman de sinistre memoire, tiendrait-elle du miracle, alors que le moindre superman de barrieres tient de l’abomination ?

 

 Seulement, des que je ne doute pas, je hurle les femmes sont-elles veritablement des oies pour se laisser soumettre plus longtemps a ce gavage de stupidites passees a la moulinette de la debilite, et surnageant dans un sirop de banalites en liquefaction ? Et pourquoi les unes et les autres prennent-elles bien garde de ne jamais voir nager dans cette repoussante mixture, le poison rose de la dependance la plus avilissante, le sucre odieux de la dependance parentale au nombre? De quel incurable mal sont-elles donc atteintes pour se laisser si facilement convaincre qu'il leur suffit d'exister pour etre ? Les « plufemmes » d'entre les plumefemmes ont beau commander de fermer les yeux et d'ouvrir la bouche, je ne mange pas de ce pain-la.

  D'autant plus qu'ouvrant les yeux sur cet espace engorge de satisfaction visqueuse, it faut bien se resigner a n'y voir jamais « errer au loin les yeux d'or des lionnes » dont Renee Vivien eclairait la splendide nuit des Amazones :

 

 « L'ombre est lourde d'echos, de tiedeurs et de [rales... La clarte se rapproche, et leurs prunelles rales 27.)

Elles semblent attendre un frisson de reveil.

 La clarte se rapproche, et leurs prunelles pales Victorieusement refletent le soleil  » (Cendres et poussieres. P. 27.)

 

   Que s'est-il passe pour que cet « air affranchi de l'aurore », que quelques femmes du debut de ce siecle avaient su faire naitre de leur somptueuse errance aux confins d'elles-mmmes, soit aujourd'hui pollue de tous les miasmes du totalitarisme et de la redoutable epaisseur de ses retombees sensibles, risquant de plomber pour longtemps les horizons de la feminite ? Que s'estil donc passe, sinon une atterrante normalisation de l'etrangete d'une feminite qui commencait justement a se reconnaitre dans la surprise de ses mouvements et dans l'impudence de ses  gissements ? L'insipide mystere feminin ne commencait-il pas a rendre son ame cretinisante pour que la femme denude entre les bras de ses amantes ou de ses amants la multiplicite de pretemps et dans sences qui la hantent? Et libere de la menace obscure de ce mystere, l'homme n'allait-il pas pouvoir enfin oter sa cuirasse de cicatrices prosaiques pour retrouver sa nudite polymorphe sous les caresses de celles ou de ceux qui etaient prets a l’aimer ?

 

 La grande maree hallucinatoire de l'amour n'etait-else pas en train de prendre vraiment corps parce que, grace a quelques-uns - parmi lesquels le neo-feminisme s'evertue aujourd'hui a reconnaitre ses pires ennemis, du romantisme au surrealisme en passant par la psychanalyse - il devenait difficile de croire plus longtemps que les hommes fussent des « hommes bien definis » et les femmes des   « femmes bien arretees » (Rene Nelli, Erotique et Civilisation p. 192). Et certains nous auraient-ils fait acceder a ce doute fondamental en se contentant d'ebranler, et non forcement de pulveriser, la prison des genres, seul importe le mouvement qui fait sourdre ce trouble au coeur de noun-memes pour devoiler lentement ou brusquement d'autres paysages. C'est pourquoi it me parait d'une importance nulle que Benoite Groult s'entete a poursuivre son combat d'arriere-garde poujadiste en triant aujourd'hui dans Le feminisme au masculin les bons des mechants hommes quand it y va d'un ebranlement de la sensibilite le long duquel les femmes mais aussi les hommes pourraient commencer a voir, eventuellement a aimer, au plus loin de la misere qui leur tient lieu aujourd'hui d’identite :  « La duree d'une etincelle, l'individuel et le non-individuel sont devenus interchangeables et la terreur de la limitation mortelle du moi dans le l'espace parait etre annulee. Le neant a cesse d'etre : quand tout ce que l'homme n'est pas, s'ajoute a l'homme, c'est alors qu'il semble etre lui-meme. Il semble exister, avec ses donnees les plus singulierement individuelles, et independamment de soi-meme, dans l'Univers. C'est a ces instants de " solution " que la peur sans terreur peut se transformer en ce sentiment d'existence eleve en puissance : paraitre participer - meme au-dela de la naissance et de la mort - a l'arbre, au " toi " et a la destinee des hasards necessaires, rester presque " soi " sur  l'autre cote. “(Hans Bellmer, Anatomie de l'image.)

 

 Jamais encore le vent du possible n'avait souffemmes ne deplorent plus de se voir emerger autres sur la rive de leur plai: ir et courent rejoindre leur silhouette degagee mais encore superbement ruisselante des multiples reflets du regard amoureux. On en venait meme a supposer que le feminin, libere de ses entraves ancestrales, allait eclore ailleurs et enrichir de ses errances la courbe voluptueuse de l'attraction passionnee se jouant et jouant a l'infini des polarites sexuelles pour ouvrir entre les etres, qu'ils soient males ou femelles, qu'ils soient semblables ou dissemblables, la fork inexploree des « metamorphoses passionnelles » dont parle tres justement Rene Nelli (Erotique et Civilisation, 185). On pouvait meme esperer plus encore, a « glisser d'un ordre a un (Guy Hocquengheim, L'apres-mai des faunes, p. 193) et a les entendre nous assurer que « le luxe peut etre gratuit parce qu'il est sans prix » (p. 203), si, des tres vetustes petites et moyennes entreprises du mystere feminin, le neo-feminisme n'avait fait une chaine de distribution a grandes surfaces. Finis les touchantes incartades et les dangereux deraillements, tout allait pouvoir rentrer dans l'ordre du nombre, de echange et de la valeur.

 

 Indeniablement, le commerce du mystere feminin periclitait de facon alarmante pour les raisons que je viens d'evoquer, obscurement exacerbees par un inquietant chevauchement des roles dans une societe prise a son propre piege spectaculaire. On avait beau agiter la feminite traditionnelle, reduite a n'etre plus que le kaleidoscope d'un present en miettes, elle ne pouvait donner ce qu'on exigeait d'elle : it etait impossible qu'elle organisat a chaque instant et de maniere coherente, les images contradictoires (mere, amante, travailleuse, putain, soeur, complice) d'une realite feminine en crise. En l'occurrence, l'abondance des images ne renvoyait plus qu'une image de la carence : les femmes glissaient chaque jour un peu plus a cote d'ellesmemes, pretes a decouvrir sous les oripeaux presque desertes de leur misere - que ceux-ci fussent intimistes ou tapageurs, luxueux ou infames, banals ou recherches - la transparence de leur liberte. Alors, entailles mouvantes sur l'ecorce des chosen, c'eut ete a chacune d'elles et a elle seule - d'affronter la nuit qui jusqu'ici n'avait servi qu'a rehausser le scintillement de leur image sous les paupieres des hommes, la plupart d'entre eux, ne pouvant pas, ne voulant pas, savoir ce que certains avaient pu discerner au plus profond de la nudite amoureuse : que cette nuit est aussi une forets d'eclairs.

 

 De ces eclairs, certaines femmes n'ont-elles pas de tout temps ose porter la balafre lumineuse, les denudant au-dela d'elles-memes ? Balafre qui appelle la parure mais qui fascine d'etre toujours plus precieuse que la parure. Balafre vivante du voyage et de ses fastes nomades dont la tentation est sans doute depuis toujours inscrite au coeur de chacune mais qui se laissait percevoir de plus en plus precisement au fur et a mesure que les machines ideologiques s'emballaient de ne pouvoir controler la multiplicite grandissante d'imprevisibles desertions sensibles. Lentement entre les ombres portees des contraires se dessinait une aventure dont le risque etait aussi grand pour les femmes que pour les hommes. Et je sais particulierement gre a Andre Breton, en depit de son option toute personnelle de priver le feminin, mais aussi le masculin, de leurs chatoiements males a travers l'homosexualite masculine, d'avoir su evaluer ce risque a l'aune hallucinee du merveilleux : « (...) la barque lancee a la poursuite de l'Eve nouvelle n'etait jamais revenue. (...) Elie etait au-dela de nos desirs, a la facon des flammes et elle etait en quelque sorte le premier jour de la saison feminine de la flamme, un seul 21 mars de neige et de (Poisson soluble, p. 74.) Le principe feminin avait alors toutes les chances d'echapper a ses lieux communs puisque ses racines impatientes commengaient a se perdre dans les « imaginaire sans mythes » (Rene Nelli, Erotique et Civilisation, p. 185), ou le meme desir homosexuel dans l'heterosexualite ou heterosexuel dans l'homosexualite, allait irriguer au gre de ses caprices polymorphes les terres perdues d'un corps occulte par deux mille ans de christianisme. Soudain prive de ses fondements, le grand partage genital etait peut-etre meme pres de s'estomper pour laisser place au luxe de l’eventual.

 

 Quelque part en profondeur, la necessite voluptueuse combattait la tradition du rendement erotique, et si radicalement que la reaction ne se fit pas attendre : il s'agissait de mettre de l'ordre, de separer et de preserver ce qui risquait de se confondre et de s'embraser en echappant aux habituels circuits de distribution. C'etait autant une affaire politique qu'economique. Le corps venait-il inquieter l'ideologie, qu'on s'empressa de fabriquer une ideologie du corps, mais d'un corps irreconciliable avec lui-meme, suivant  qu'il soit vecu au masculin ou au feminin. Il n'en fallait pas plus pour retablir, mais cette fois sous couvert de liberte, les frontieres entre le masculin et le feminin. On ne changea pas les principes mais les methodes : comme d'habitude, il ne s'agissait que de vendre aux femmes ce dont on les depossedait pour vendre aux hommes ce donton les privait, et ainsi de suite. Mais pour y parvenir, it s'agissait aussi de presenter le tout sous l’emballage moderniste du « corps jouissant », debite en pieces pour une clientele masculine vouee au bricolage faute d'etre jamais satisfaite de son autonomie fictive, ou livre cle en mains a une clientele feminine avide de posseder une autonomie non moins fictive. Alors, de meme que le bordel constituait traditionnellement l'industrie complementaire du couvent, de meme le racket sexiste de la sexplosion a suscite l'apparition des multivaginales neo-feministes, pour permettre l'ecoulement des plus divers produits de remplacements, pourtant derives de la meme et tres secourable matiere premiere en temps de penurie sensible : l'ailleurs et ses fausses perspectives s’elevant pour tromperl'ennui, l'immobilisme et le non-sens dune vie depassionnante parce que depassionee.

 

 

 

 

 Que cette misere, independamment des formes contradictoires qu'elle prend, soit egalement partagee entre le masculin et le feminin, nous permet de renvoyer a son indigence atavique l'idee maitresse de la misogynie traditionnelle selon laquelle, eternelles tisseuses de mensonge, seules les femmes detiendraient l'art de l'illusion. La denonciation puritaine du maquillage et de la parure qui s'ensuit ordinairement, deniant une nouvelle fois aux femmes de liberte d'inventer leur image du corps comme de jouer de la mouvance des centres de gravite erotiques autour desquels celle-ci s'organise, suffit d'ailleurs a reveler le souci d'asservissement et la politique de rendement qui sont a l'oeuvre sous cette mauvaise foi moraliste. Enfin, ce n'est pas a ceux qui ne songent qu'a enfermer les femmes dans leur sedentarite organique et a les garder prisonnieres dans l'illusion de leur souverainete capricieuse, de leur faire ce grief : trafiquants d'apparences au point de ne plus savoir reconnaitre la forme de leur amour, ceux-la ne voient que les femmes qu'ils meritent ou ne voient des femmes que ce qu’ils meritent.

 

 Seulement, quand l'ideologie de la femellitude se prevaut de la meme sedentarite organique et de la meme souverainete capricieuse pour fonder, nous l'avons vu, l'idee d'une specificite feminine, elle ne travaille a rien moins qu'a consacrer « Sans doute comme naturelle cette abjecte alliance de la feminite et du simulacre, enlevant du meme coup aux femmes l'imprescriptible privilege qu'elles ont peut-etre sur les hommes : celui de connaitre en elles le vertige du vide et d'avoir constamment a defier cet abime interieur. A mes yeux, c'est la que surgit comme une force vive la difference entre le feminin et le masculin, difference qu'il serait aussi insense de ne pas reconnaitre que de ne pas reconnaitre que de figer en rupture radicale, alors qu’elle est difference de la mouvance et mouvance de la difference. De plus, cette etrange intimite avec le neant, les femmes ne l’ont-elles pas en commun avec tous ceux qui, sous le brouillard des apparences, remontent silencieusement vers le delta ou la vie resplendit de nudite dans l'anonymat de ses tempites et la particularite de son ecume ? Enfin, tout comme elles, ceux-la, d'avoir vu la vie battre sous l'arrit des formes comme energie de dissolution et de coagulation, d'absorption et de depense, d'attraction et de repulsion, n'accedentils pas a une conscience vibrante de l'inachevement qui viendrait paradoxalement accrediter l'existence d'une bisexualite reelle et symbolique, ou tout au moins d'une bipolarite essentiellement instable en dehors de laquelle toute difference entre le feminin et le masculin est inconcevable ? Que cette bisexualite soit farouchement niee par les neo-feministes, grosses et pleines des tristes acquis d'une genitalisation imperialiste dont nous avons parle, n'est pas pour nous surprendre mais je m'en voudrais, a la seule fin de leur faire craindre pour le tresor qu'elles gardent si jalousement, de ne pas citer, apres Suzanne Lilar, la splendide hypothese de Bataille selon laquelle : « Sans doute l'etat femelle d'un etre est moins labile que l'etat d'un corps : ce n'est qu'une difference de degre. Cette femme qui m'attire n'est pas moins homme que l'eau n'est glace. » (Critique, avril 1947, p. 372.)

 

 Et c'est a laisser voir cette mouvance au coeur d'elles-mimes que certaines femmes doivent leur bouleversante beaute : lointaine houle qui revient nous troubler a chaque apparition triomphante et tremblee de Marilyn Monroe ou encore legere buee de sang enneigeant de chaleur rose les ailes du vautour qui plane sur le chateau de glace ou Erzbeth Bathory continue de se retirer chaque nuit…. Tout etre ne se choisit-il pas « ses » femmes, inquietantes de transparence ouverte sur la nuit de son secret? Alors, n'en deplaise a la mesquinerie sensible de toutes les staliniennes en jupons qui peuplent aujourd'hui les rangs neo-feministes pour traquer l'ennemi de sexe, surtout quand it exalte la femme, la fascination des poetes pour la feminite ne cesse de temoigner a quel point celle-ci, dans son innocence premiere comme dans ses irrepressibles revoltes, tend a se confondre avec un desir d'etre emportant au plus loin des abris de l'avoir : c'est Imalie detournant la tempete de ses jeunes mouvements de liane, c'est Juliette defiant la nature dans sa parure de foudre, c'est la Sorciere de Michelet avancant encore dans le no man's land de notre histoire, c'est Sophie von Kuhn souriant a la lisiere de la vie dans les broderies mortelles de ses quinze ans, c'est l'hysterie et ;  «son cortege de femmes nues glissant sur les toits », mais c'est encore tout recemment cette jeune Grecque qui, apres avoir froidement tue le commissaire de police parisien qui l'avait violee, s'en est allee, se faufilant lentement entre les broussailles du malheur, rejoindre l'homme qu'elle aime, et c'est surtout la silhouette fragile, vagabonde, amoureuse au-dela de la demence de Nadejda Mandelstam, renversant « contre tout espoir » le desespoir d'une generation, d'une epoque, de notre epoque... Vertigineuses avancees au bord du neant, inepuisable luxe de la  «beaute convulsive » a effacer les frontieres de la feminite ordinaire.

 

 Je ne sais pas d'autre interpretation a la phrase de Rimbaud, aujourd'hui trop celebre pour avoir ete censuree de la profondeur de sa voyance : « Quand sera brise l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, - jusqu'ici abominable, - lui ayant donne son renvoi, elle sera poke, elle aussi! La femme trouvera de l'inconnu! Ses mondes d'idees differeront-ils des notres ? - Elle trouvera des choses etranges, insondables, repoussantes, delicieuses ; nous les prendrons, nous les prendrons, nous comprendrons. » (Lettre a Paul Demeny, 15 mai 1871.) Pour l'heure on l'on prefere miser, avec toute la mesquinerie de rigueur, sur la prevoyance contre la voyance, comment les femmes ne croiraient-elles pas trouver avantage a se laisser ensevelir sous une masse d'en-cas psychiques et rhetoriques, au lieu de plonger en elles-memes, la on la folie du vent vient exasperer leur enigme ? A ce prix seulement d'abandonner tout ce qui leur donne un prix aux yeux des hommes mais aussi a leurs propres yeux, a ce prix de nudite, elles decouvriront peut-etre alors au fond de leur enigme que « l'enigme est la beaute dangereuse » (Radovan Ivsic).

 

 S'il en est ainsi et il en est ainsi des que la feminite deserte les reserves de sa « nature », alors comment se fait-il que tant de femmes consentent a se refugier depuis toujours derriere les ruses d'une dialectique du vide et du plein, grace a laquelle on reussit a les convaincre que leur existence est tout entiere dependante d'une plenitude, indifferemment organique, ideologique ou sensible, dont la maternite constitue le modele cretinisant ? Qu'ont-elles donc a gagner a se laisser si facilement persuader d'effacer par la procreation et ses substituts obturants une specificite physiologique qui les ouvre au monde, qui les lie, du plus profond d'elles-memes, aux mouvements des etres et des choses, qui esquisse en elles les vagues de tous les departs ? Qu'on me comprenne bien, ce n'est pas a la maternite que je m'en prends ici - je laisse ce ridicule a Oriana Fallaci et a quelques autres -, mais a l'utilisation qu'on en a fait et qu'on continue d'en faire pour creer, codifier, celebrer une betise, cette fois, specifiquement feminine, a savoir que tout ce a quoi la femme prete attention, interet ou sentiment, doit servir et sert en fin de compte de bouche-trou ontologique.

 

 D'ou cette betise maternelle ou le cordon ombilical devient corde pour se pendre, d'ou cette betise amoureuse ou le tissu mouvant qui se tisse entre deux etres finit par se refermer sur eux pour la plus tragique course en sac, d'ou cette betise militante ou la violence de la revolte est gaspillee a faire bouillir une mini-marmite de sorcieres... Inepuisable betise qui resurgit toujours de ses cendres pour payer inlassablement son tribut a l'obscene cliche de la femme comblee, ou, pour plus d'exactitude, de la femme devant etre comblee. Car son charme, sa ruse, son mystere, son ignominie, sa misere, comme on voudra, c'est de ne l'etre jamais. Et comment le pourrait-elle quand sa feminite (celle qu'on lui reconnait) lui commande justement de laisser croire a l'insondable profondeur de son sexe afin d'y accumuler la plus grande quantite de fauxsemblants destines a devenir les masques de secours d'une identite intermittente, puisque se confondant avec une plenitude constamment inquietee par la menace du vide ? Serait-ce donc la l'essence de la feminite que de se conformer a cette exigence phallocratique si evidente ? Tout porte a le croire quand l'ideologie de la femelitude semble trouver sa raison d'etre dans le meme terrorisme de la plenitude, mettant la femme en demeure de produire - des enfants ou des mots, peu importe - pour prouver qu'elle existe et, dans le meme temps, de s'approprier frenetiquement les etres et les choses comme autant de reflets d'elle-meme a la seule fin de ne jamais etre prise en defaut d'existence. Reflets des plus trompeurs dont la collection compulsive l'eloigne toujours davantage de ce qu'elle est, l'empechant de se trouver dans le questionnement en echos sourds, lointains, insistants d'une vie anonyme qui affirme en elle sa puissance a defaire ce qui demeure.

 

 Alors, comment ne pas voir que, reprenant ici le relais de la repression feminine, le neo-feminisme cherche a priver definitivement les femmes de l'inestimable richesse qu'elles ont d'etre a meme de percevoir, entre les resonances de la voute organique qui les porte, que rien ne leur appartient et qu'elles ne s'appartiennent pas ? De la periodicite qui rythme leur vie biologique, ne savent-elles pas la derision de l’avoir ? Comme de la vacuite qui hante leur forme, ne connaissent-elles pas les errances de l'etre ? Toute leur grandeur ne viendrait-elle pas de deriver entre le rien du dehors et le rien du dedans ? Rappelez-vous Nadja, rappelez-vous Ondine, rappelez-vous Monelle! Mais je vous entends deja citer comme un terrible argument contre ce que j'avance le troublant aveu d'Andre Breton :  « On peut aimer plus qu'aucune autre femme insensee. » Peut-etre, surement, mais rappelez-vous, rappelez-vous, rappelez-vous votre enfance tournoyant sur les routes usees dans les flocons de son impatience, rappelezvous d'avoir su, un jour, un instant, comme Leonora Carrington, « (...) par divination que le monde etait fige et c'etait a moi (...) de le remettre en mouvement ». N'est-il pas temps de se demander pourquoi la feminite se reconnait a maquiller indefiniment ce vertige qui l'anime, a meubler compulsivement ce vide qui l'esquisse ?

 

 C'est ici que je rendrai hommage a l'etonnant spectacle que donna Rita Renoir il y a quelques annees - celui de son sexe ouvert face au public. Et si elle reussit a decontenancer egalement les hommes et les femmes, c'est pour avoir eu l'audace de donner ainsi a voir aux uns et aux autres l'inanite de leur strategie reciproque puisque le secret, comme toujours, est qu'il n’y a pas de secret. En ce sens, l'intolerance quasi generale des femmes a toute representation pornographique ne tiendrait-elle pas, plus qu'a l'orientation phallocratique de tel ou tel spectacle, a l'incapacite d'etre confrontees brutalement, crument ou trivialement meme, au rien sur lequel elles tissent leur mystere ? Les femmes auraient-elles dons si peur de se pencher sur ce vide constitutif d'elles-memes ?

 

 J'en viens a le penser quand celles qui se veulent aujourd'hui a l'avant-garde de la prise de conscience feministe se montrent essentiellement preoccupees, en bonnes petites menageres de l'interiorite feminine, d'y entasser tout le kitsch ideologique de ce siecle pour homologuer le simulacre d'une productivite generique qui leur permet de remplacer avantageusement le desir par la jouissance, les voyages par l'enlisement. Et c'est assez pour voir qu'avec d'autres bibelots de facture scientiste, qu'avec d'autres fards de mixture textuelle, elles n'en rejouent pas moins l'insupportable comedie d'une insaisissable nature feminine. Insaisissable d'etre deja prise a son propre piege et de se fuir en trebuchant autour d'elle-meme. Insaisissable aussi d'etre non seulement protegee par le camouflage organique que l'on sait, mais encore derriere tous ces remparts de l'ailleurs derriere lesquels les femmes ont toujours si bien su se derober a ellesmemes. Je veux parler de ces interchangeables panneaux substitutifs inlassablement mis en place pour qu'une feminite privee de tete vienne y donner de toute sa sensibilite.

 

 Ainsi, l'amour, la maternite, le mariage, la religion, l'erotisme, ou tout simplement la mode, ne seraient-ils pas entres comme elements constitutifs de la feminite pour avoir electivement servi de fausses perspectives a une femme rendue incapable de s'aventurer hors d'elle-meme et en ellememe ? D'une femme riant dans le  « vert paradis des amours enfantines », d'une femme paree jusqu'a l'inavouable, d'une femme « serieuse comme le plaisir », quelles images deformantes n'ont-ils pas renvoyees ! En outre, murs de l'apparence choisis en raison de leurs reflets changeants afin de pouvoir etre « naturellement » implantes dans une realite feminine essentiellement mouvante, ces fausses perspectives-la n'ont-elles pas toujours permis une inappreciable garde-a-vue de la feminite ? On imaginera sans peine ce qu'il peut en etre d'une feminite aujourd'hui privee de jambes : la couleur, la texture, la forme de ces panneaux se trouvent de moins en moins importer quand c'est la vitesse, a laquelle ceux-ci vont se succeder, qui seule peut convaincre les femmes du bonheur de croupir dans cette prison. Tout alors peut et doit contribuer a masques cet insupportable vide pourvu d'aider le manege de l'asservissement feminin a tourner de plus en plus vite. Car pour avoir renonce aux voyages, c'est le monde entier que le neo-feminisme reve d'employer a ce trompe-l'oeil, ecran et miroir, refuge et prison d'une feminite grosse de son mensonge.

 

 Apres la vertu, la pudeur, la sentimentalite dispositifs offensifs - defensifs pour contraindre la feminite a s'offrir et a se nier entre les murs de sa misere -, convenons que l'Ecriture constitue dans cette strategie de la peur une arme a peine plus sophistiquee. Car enfin, n'est-ce pas toujours la meme seduction par l'absence qui determine le triste arsenal de cette feminite eternellement aux abois ? Aux abois de se fuir et de fuir tout ce qui pourrait la ramener a elle. Vous me croyez la, mais je n'y suis deja plus, trop pressee de trouver d'autres parades, d'autres ailleurs, trop contente de me divertir de ce que je ne veux pas voir, trop impatiente de me leurrer et de vous leurrer sur ma realite : ce neant enrobe de chair, ce neant qui, d'etre nie, menace cette chair, la mine, la creuse jusqu'a ce qu'elle ne soit plus qu'une apparence et rien d'autre qu'une apparence. Faute d'etre, it faut bien paraitre, et pour sembler etre, it faut avoir. D'ou sans doute ce fatal besoin d'attirer le regard qu'on en est venu a confondre avec l'essence de la feminite, d'ou cette compulsive necessite de seduire pour prendre partout ou c'est possible livre son propre reflet afin d'etre en passe de devenir la femme comblee qu'on ne sera jamais. Alors, s'il y a une revolution neo-feministe, c'est d'avoir accelere ce processus au point d'engorger la feminite de toutes les images qui jusqu'alors ne servaient qu'a la delimiter. Oui, la feminite deborde aujourd'hui, mais elle deborde d'avoir frenetiquement stocke tous les simulacres d'elle-meme et de les ecouler sur le marche apres les avoir estampille textuellement comme produits d'origine corporelle. Mais quelle origine, quand il n'y a que des passages ? Quel corps, quand il n'y a que des metaphores ? Aussi, le seul merite de l'Ecriture femine serait-il de representer comme jamais, a travers sa theorisation de la redondance, l'organisation carcerale de cet exhibitionnisme de diversion et les mecanismes d'accumulation primitive qui l'alimentent. Enfin, cet exhibitionnisme, s'interiorisant aujourd'hui pour imposer la mode d'un maquillage textuel et naturel capable de rehydrater de tous les flux, humeurs, ecoulements qu'on lui prete, un mystere feminin quelque peu decati, on peut se demander si la feminite dominante dont l'ideologie de la femellitude constitue la derniere manifestation - n'a pas toujours use de ce mystere pour exercer, quoi qu'on en dise, la plus impitoyable censure de la nudite amoureuse.

 

 

 

 

 Ne cherchant pas a conclure, c’est autour de cette question que je voudrais voir venir converger toutes questions que j’ai posees dans ce livre ne serait-ce pas dans l'exercice de cette censure de la nudite amoureuse qu'il faudrait chercher la cause des plus graves accusations portees contre les femmes, non par les infimes et infirmes gardiens de la misogynie traditionnelle,mais par tous ceux qui, a un moment ou a un autre de leur parcours, sont venus se heurter de plein front, de plein coeur, contre ce labyrinthe de miroirs sans tain a l'abri duquel se fabrique l'escroquerie du mystere feminin ? Je pense ici a Baudelaire, a Sade, a Lautreamont, a Jarry, a Vache, a Duchamp et a ces fameux a  « mille autres » que le neo-feminisme se delecte stupidement a caricaturer au lieu de considerer froidement a quoi ressemble la feminite « mise a nu par ses celibataires meme », c'est-a-dire par ceux qu'elle a contraint a la plus claire ou a la plus sombre des solitudes, celle qui s'ouvre comme l'espace a l'interieur de chaque mouvement, de chaque pensee, de chaque desir. Ceux-la ont le terrible regard de l’amour.

 

 Il va sans dire que je ne parle pas ici de cette myopie - resultat d'une faiblesse conjuguee de l’espirit et du coeur - qui contraint ordinairement les femmes et les hommes a se rapprocher et a les amener a se croire semblables, on dit aujourd'hui l'iridiscence, fort justement complices, complices d'une impardonnable erreur sensible. Cet androgynat de consommation n'a pas attendu la societe du meme nom pour peupler nos villes et nos campagnes avec les resultats qu'on sait. II va sans dire aussi que je ne parle pas plus de cet oecumenisme larmoyant, de cette effusion de rigueur, auxquels les  plus bavardes des scripteuses en armes se trouqu'ils ne cherchaient dans la femme vent aujourd'hui bien obligees  de sacrifier, le discours de la haine etant toujours quand meme un peu court.

 

 C'est pourquoi sans doute je ne suivrai pas ici commode que de cette luminosite-la. plus qu'ailleurs Annie Leclerc qui ne semble reconnaitre ce regard que pour en amoindrir la redoutable portee. Car je suis loin de croire, comme elle que, chez tous ceux qui ant gagne ce regard a refuser d'une egale passion les limites convenues de la feminite et de la virilite, il faille chercher « l'appel d'une voix de femme, d'une personne de femme, la volonte obstinee de percer un secret que nous seules pourrions leur decouvrir, et que nous ne cessons de tenir cache, pire, oublie dans l'indifference et le mepris de nous memes » (Parole de Femme, p. 53). Je suis d'autant plus loin de le croire que reduire ainsi l'implacable rigueur de ces insoumis a un appel a la femme, ou a une femme, revient a faire retroactivement preuve de cette fatuite feminine dont le donjuanisme a tire toute sa gloire. Non, Annie Leclerc, la soif d'absolu de ces hommes-la ne se serait pas eteinte avec la presence d'une compagne car c'ent ete enraciner dans la femme, comme vous le faites, le mensonge que chacun d'eux a risque sa vie a traquer, sachant que « le sens n'est pas dans, mais entre les choses; dans l’iridescence, l'effet reciproque ; dans ses interrelations ; aux intersections, aux carrefours » (N. O. Brown, Le corps d'amour, p. 303). Ainsi, d'avoir voulu reinventer damour, d'avoir voulu donner a lamour son sens comme incarnation iridiscente du sens, « creation continue, venue de de rien et retournant au neant » (N. O. Brown, p. 303), ceux-la ne pouvaient pas plus trouver qu’ils ne cherchaient dans la femme l'etrange luminosite que l'etre n'acquiert qu'au contact de l'autre, fut-il femme, homme, arbre ou pierre. J'ai pane du terrible regard de l’amour : it ne s'accommode que de cette luminosite-la.

 

   Regard devoye pour avoir echappe a l'hypnose des rails de la vie courante, pour avoir resiste a la somnolence de l'usage, des usages et de l'usure et dont l'intensite s'en prend furieusement a la distance qui nous separe des etres et des choses, non afin de l'abolir mais de nous en decouvrir, comme apres l'orage, la stupefiante transparence. Regard qui s'estompe toujours pour laisser voir « la mer allee au soleil », regard trop passionne pour ne pas devoiler, regard trop amoureux pour jamais representir.

 

 Sous ce regard-la, la femme perd tout de sa tres douteuse etrangete generique mais elle y gagne ou non - et cela depend d'elle et d'elle seule - la liberte de deserter le cercle carceral des representations qu'elle s'efforce ordinairement de provoquer et qui sont des lors sans objet. Sans objet, car telle est la faculte denudante de ce regard d'effacer ce qui se'pare et de s'effacer dans ce qu'il considere. Il ne defait pas plus qu'il n'ordonne la representation mais l'annule pourvoir les etres et les choses, jamais identiques a eux-memes, commencer a exister comme autant de defis au vide, comme autant de passages vers ce qui sera.

 

 Que les femmes en general s'en soient tirees a bien mauvais compte sous un tel regard devrait les inciter a abandonner leur panoplie de suffisance peureuse dans le « cimetiere des livrees et des uniformes ». Et it est loin d'etre indifferent que Renee Vivien ait eu l'audace impitoyable de le dire A une femme :

 

 

«... Esclave du hasard, des choses et de l'heure,

Etre ondoyant, en qui rien de vrai ne demeure,

 Tu n'accueilles jamais la passion qui pleure

 Ni l'amour qui languit sous ton regard d'enfant

 

 

Le baume du banal et le fard du factice,

 L'absurdite des Lois, la vanite du vice

 Et l'amant dont l'orgueil contente ton caprice,

 Suffisent a ton coeur sans reve et sans espoir.

 

 

Jamais to ne t'eprends de la grace d'un songe

 D'un reflet dont le charme expirant se prolonge,

D'un echo dans lequel le souvenir se plonge,

 Jamais to ne palis a l'approche du soir. »

 Cendres et poussieres (pp. 59-60).

 

 

 Je ne sais si ce poeme a jamais ete entendu, je ne sais s'il le sera en depit de sa forme vieillie. Mais peut-etre alors, la feminite et avec elle l'Ecriture feminine perdraient-elles leur insupportable defaut de n'etre trop souvent que des mises en scene plus ou moins reussies pour seduire aveuglement, faute de se risquer la ou la vie ebranle la gangue des formes, faute d'aimer.

 

 Je ne saurais pourtant pretendre que l'amour soit le seul recours pour acceder a cette nudite sans cesse menacee par la peur du neant au bord duquel elle apparait. Seulement, l'irrepressible desir de rejoindre l'autre se confond alors tellement avec la plus vertigineuse traversee des apparences, que les etres arrives sur la rive tremblante de leur rencontre ont deja tout perdu de ce qui leur permettait de se dissimuler a eux-memes. Intense vibration sur le vide, les voila a meme d'aller, a travers ce qui est, au-devant d'euxmemes vers ce qui n'est pas encore mais sera augre de leur parcours. En ce sens, l'amour ne differerait pas de cette aventure courue par tous ceux qui ont un jour choisi de se faire voyants : it assurerait meme de delivrer de la solitude comme ultime rempart contre la nudite si les hommes comme les femmes n'avaient de cesse en general de laisser s'appesantir leur vie dans le morne espace d'un deux sexes-cuisine.

 

 A voir les femmes rever aujourd'hui du retrecissement de cet espace surveille par la lois des genres, et non de sa demolition, je prefere douter de ma feminite et laisser a d'autres le soin policier de la definir, quand il y va a mes yeux de cette quete de la nudite ou du plus enfoui de ses passions et de ses refus, l'Unique conquiert son espace sur le rien. Ce rien, la femme a l'infini privilege, je l'ai dit, d'en connaitre la lancinante presence au coeur d'elle-meme. Alors, ne serait-ce pas a vous de denouer les amarres au lieu de vous en faire des colliers de chienne ? Ne repondez pas encore !

 

  Je vous demande seulement d'ecouter comment les simulacres de la feminite, les mensonges de la femellitude, se dechirent sur ce rien. Je vous demande seulement de regarder la beance noire, ineffacable, fascinante que Leonora Carrington a eu comme personne l'indecence majeure de devoiler :

 « (...) Je ne suis plus la jeune flle Ravissante qui a passé par Paris, amoureuse -

  « Je suis une vieille dame qui a vecue beaucoup et j'ai change - si ma vie vaut quelque chose je suis le resultat du temps - Donc je ne reproduirais plus l'image d'avant - Je ne serait jamais petrifiee dans une " jeunesse " qui n'existe plus - J'accepte l'Honorable Decrepide actuelle - ce que j'ai a dire maintenant est devoile autant que possible - Voir a travers Le monstre - Vous comprenez ca ? Non ? Tant pis. En tout cas faites ce que vous voulez avec cette fantome  -

 « (...) Comme une vieille Taupe qui nage sous les cimetieres je me rends compte que j'ai touiours etait aveugle - je cherche a connaitre Le Mort pour avoire moin peur, je cherche de vider les images qui m’ont rendus aveugle -

 « Je vous envoie encore beaucoup d'affection et je vous embrasse a travers mon Ratelier (que je regarde a cote de moi la nuit dans une petite boite bleu ciel en plastic)

 

JE N'A PLUS UNE SEULE DENT

« Leonora. »

(Lettre a Henri Parisot, publiee sur les instances de Leonora Carrington comme preface pour la reedition de En Bas.)

 

 Est-ce clair ? Il n'y a plus de menagerie de verre mais it n'y aura pas de menagerie de chair. La menagerie de verre a ete fracassee de solitude capricieuse.  La menagerie de verre a ete fracassee de solitude capricieuse. La menagerie de chair est en train de crever de promiscuite asphyxiante. Jusqu'a quand vous laisserez-vous done domestiquer sous les reflets de vous-meme ? Jusqu'a quand renoncerez-vous a partir vers votre devoilement ? N'y a-t-il pas quarante ans que La Dormeuse de Toyen ne vous attend pas, inventant l'espace au gre de sa silhouette ouverte qui bat comme le coeur du vide ?

 

 Regardez bien: pour l'instant, il n'y a pas de paysage, il n'y a pas d'horizon, mais it y a une femme qui se leve avec la fin du jour, qui court sur la lande de ses mouvements improbables, qui rit les seins legers dans la cruaute de l'ombre et cherche a savoir pourquoi : « Seule, elle ne sera jamais tout a fait nue » (Radovan Ivsic). Regardez bien, elle ne vous ressemble pas puisque c'est peut-etre deja vous.

 

 Vous n'avez pas d'age mais la folle allure de ceux qui n'arrivent jamais. C'est pourquoi vous comprendrez sans doute que, ne croyant pas aux miracles de l'avoir pour soigner les carences de l'etre, j'ai base ma cause sur le vide.

 

 

 

Paris, septembre

1977.